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Quand des musulmans sauvent des juifs…

par | 30 Août 2022 | Divers | 0 commentaires

Aimer à perdre la vie…

Est-ce bien raisonnable ?

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même : Je suis YHWH ». (Lévitique 19, 18)

« Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». (Jn 15, 9-17)

« Le Miséricordieux sera pour eux plein d’amour ». (Sourate 19, verset 96)

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Les derniers conflits au Proche-Orient et au Maghreb ont mis à nouveau sous la lumière les rapports entre les communautés entre elles. Que ce soit par exemple, en Irak, en Syrie ou en Israël des musulmans ont soutenu et aidé, au risque de leur vie, des chrétiens et des juifs. L’imaginaire collectif est tel qu’il ne permet pas toujours d’avoir un regard serein, ouvert et dégagé sur ces rapports de cohabitation.

Le film de Xavier Beauvois en 2010, « Des hommes et des dieux » est éclairant à ce sujet. Au cœur de l’Atlas algérien, huit moines cisterciens français vivent fraternellement avec leurs frères musulmans dans le village de Tibhirine. Les moines refusent de quitter les lieux malgré la menace grandissante. Ils préfèrent poursuivre l’œuvre de Dieu, leur vocation, et le don d’eux-mêmes au peuple algérien. On se souviendra de l’esprit d’abandon jusqu’à l’extrême de Mgr Claverie (évêque d’Oran). Plus récemment encore, le témoignage du Père Paolo del Dall’Oglio, jésuite italien, engagé au cœur du peuple syrien, et plus précisément dans son rapport avec la communauté musulmane. Il est porté disparu depuis juillet 2013. Amir Khoury, un policier arabe israélien de 32 ans a donné sa vie pour sauver celles de Juifs israéliens. Ce sont des vies données sans contrainte ; juste par amour de l’Autre.

En France, durant la Seconde guerre mondiale, d’autres cas ont été rapportés ; et notamment autour de la Grande Mosquée de Paris. C’est que souhaite transmettre en septembre 2011, le réalisateur Ismaël Ferroukhi au travers de son film « Des hommes libres ». La fiction rejoint la réalité en ce domaine. Le film néanmoins ne traite pas de ce seul sujet mais aussi de la Résistance pour libérer l’Algérie de « l’oppression française » et de libération du pays. Elle interviendra en Juillet 1962. Ismaël Ferroukhi inscrit son œuvre après celle de Xavier Beauvois, et dans une période où la Shoah et la persécution des Juifs retrouvent auprès des Français un certain regain d’intérêt. A partir du livre de Mohammed Aïssaoui, « L’étoile jaune et le croissant », le cinéaste entrevoit la possibilité historique d’évoquer… Sur les 23 000 « Justes parmi les nations« , il n’y a pas un seul Arabe et pas un musulman de France ou du Maghreb. L’auteur, journaliste au Figaro littéraire, s’est mis à la recherche de ce « passé oublié ». Il dit : « Pendant deux ans et demi, j’ai défriché des documents, suivi toutes les pistes possibles, tenté de recueillir des témoignages. On m’a souvent répété : « Mais les témoins sont morts aujourd’hui. » J’ai exhumé des archives, écouté des souvenirs, même imprécis, et retrouvé de vraies histoires : comme celle de cette infirmière juive ou celle du père de Philippe Bouvard qui ont échappé à la déportation grâce au fondateur de la Grande Mosquée de Paris, Kaddour Benghabrit. Cet homme a sauvé d’autres vies. Des anonymes ont également joué un rôle en fournissant aux Juifs de faux certificats attestant qu’ils étaient de confession musulmane. La mère de Serge Klarsfeld en a bénéficié : « J’ai eu une mère algérienne et musulmane pendant quelques mois. Elle s’est appelée Mme Kader », m’a-t-il raconté. Et l’action du roi Mohammed V au Maroc durant l’Occupation ne lui vaudrait-elle pas le titre de Juste ? « Celui qui écoute le témoin devient témoin à son tour. » J’avais toujours à l’esprit cette phrase d’Elie Wiesel. Je l’ai écrite plusieurs fois, et suis parti en quête de témoins pour ne pas rompre le fil ténu de la mémoire. »

La Mosquée, visitée très souvent par les forces d’occupations nazies, était très surveillée. De ce fait, le nombre invraisemblable de milliers de personnes cachées et sauvées semble être de l’ordre de la fiction ; cela ne veut pas dire que cela n’a pas existé soit à la marge soit dans des dimensions moindres. Le Recteur de la Grande Mosquée de l’époque, Si Kaddour Benghabrit (1868-1954), fut sans aucun doute un personnage d’envergure. Cependant sa personnalité est faite d’ombres et de lumières, d’engagement et d’attentisme. La période a suscité des positions parfois bien contradictoires. Il est arrêté en janvier 1941 par les Allemands, et a été inquiété – pour des raisons non fondées – au moment de La Libération.  Le personnage est brillant, diplomate « à l’orientale », et tout de même ambigu. Néanmoins, et même si des éléments manquent pour attester de la réalité de tous les faits racontés, il n’en reste pas moins que ce haut dignitaire habile, et à cheval sur deux cultures a pu user d’une certaine influence pour aider telle ou telle famille juive ou des individus isolés. Certains souhaiteraient que le Recteur soit reconnu « Juste devant les Nations ». Cela paraitrait être sage même s’il faut être prudent. On souhaiterait malgré tout, plus largement, que des musulmans qui ne se sont pas faits connaître puissent être aussi appelés à être reconnus « « Juste devant les Nations ». Cela devient de plus en plus difficile par manque de témoignages authentiques d’autant que ceux qui pourraient témoigner sont très âgés ou déjà décédés. Puisse un jour cela être possible !

Le réalisateur marocain présente pour le cinéma une adaptation du livre de Mohammed Aïssaoui. La fresque historique romancée que nous présente Ismaël Ferroukhi se déroule à Paris en 1942. Younes, un jeune ouvrier maghrébin au chômage vit du marché noir. Arrêté par la Police française, il est contraint à devenir espion au cœur même de la Grande Mosquée pour le compte de la Police de Vichy. Là, il y rencontre un jeune chanteur juif algérien Salim Halali, avec qui il se lie d’amitié. Une relation fraternelle proche se noue entre les deux jeunes ; l’un musulman et l’autre juif. A la Grande Mosquée un de ses cousins prépare avec d’autres la résistance en France, et déjà en Algérie. Un drapeau algérien surgit… L’éducation politique du jeune Younes se fait à son insu. Il est question de liberté, de communisme, de résister et de demeurer debout ! Malgré les risques encourus Younes cesse d’être une taupe pour la Police, et essaye de sauver (malgré lui) le jeune chanteur juif.

Le Recteur de la Mosquée engage Younes au Café maure de la mosquée où il se produit aux côtés de grands artistes tels qu’Ali Sriti et Ibrahim Salah. Sa jeunesse, le grain de sa voix claire et limpide, son charme naturel fou rend la musique arabo-andalouse proche de tous ceux qui l’écoutent et viennent l’admirer. Il est un véritable pont entre l’Orient et l’Occident, entre les traditions sépharades, judéo-berbères et musulmanes. Il fut aimé dès ses débuts. Oulm Kalthoum le tient en haute estime, et son emprise artistique demeure jusqu’à nos jours comme une des plus belles voix de la musique arabo-andalouse.

Salim Hallali (1920-2005) est né dans une famille d’un père d’origine turque et d’une mère judéo-berbère. Le chanteur aurait échappé à la déportation allemande grâce au Recteur de la La Grande mosquée de Paris. Ce dernier lui aurait fourni un faux certificat d’appartenance à l’Umma (Communauté de foi en Islam). Là commence certainement la légende : le vrai qui se mélange comme les notes du oud ou du kanoun à la fiction…

Nous reparlerons de ce chanteur attachant à l’occasion d’un prochain article.

Patrice SABATER

30 août 2022

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