Dix ans après, la « Révolution de jasmin » …
Les jeunes Tunisiens rêvent toujours
d’un avenir meilleur
– La révolution tunisienne –
(en arabe : الثورة التونسية)
Cette année nous célébrons le dixième anniversaire de la chute du Président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali. Contraint par la révolte populaire, il s’était enfui de son pays le 14 janvier 2011, après un règne sévère, et sans partage de 23 ans.
Le 17 décembre 2010, un jeune vendeur ambulant, Mohamed Bouazizi, excédé par le harcèlement policier, s’immole par le feu à Sidi Bouzid. Cet acte violent de désespoir est en fait un cri, qui sera entendu par l’ensemble de la population et particulièrement la jeunesse. La majorité de ceux qui manifestaient alors étaient des jeunes adolescents et des jeunes adultes. Désespoir des jeunes de 20 ans et de leurs petits frères, des plus âgés et des sans ressources. Cette contestation de masse faisait suite à une montée importante des prix, d’un chômage croissant, un manque de liberté, et une volonté farouche d’en finir avec un régime « quasi mafieux » détournant de façon systémique l’argent des Tunisiens. Certains nommeront ces pratiques de « kleptocratie du clan Trabelsi » (pouvoir confisqué par une famille et revenus accaparés). Ce cri deviendra l’effet déclencheur d’un mouvement sans précédent que l’on nommer « la Révolution de jasmin » (en arabe : ثورة الياسمين). Les Tunisiens préfèrent le nom de « révolution de la dignité » (ثورة الكرامة). Le Président autocrate réprime les manifestations qui feront 338 morts et 2 174 blessés. La jeunesse des autres pays arabes se nourrira de l’exemple tunisien, et à leur tour feront partir leurs gouvernants (Egypte, Lybie, Irak…).
Les jeunes tunisiens rêvaient de voir leur révolution apporter la liberté et une vie meilleure.
42 % des Tunisiens ont moins de 25 ans. Dix ans plus tard, que reste-t-il de la « Révolution de jasmin » ? Y-a-t-il moins de corruption et plus d’égalité sociale ? Le pays semble aujourd’hui être englué dans les difficiles réformes à mener, à réformer l’économie et à offrir aux Tunisiens, et surtout aux jeunes des perspectives économiques, sociales et démocratiques au long cours. De plus en plus de jeunes risquent le tout pour le tout pour accéder à une vie meilleure. Ils risquent leur vie à l’occasion de la traversée périlleuse de la Méditerranée en canots de fortune (« Harga »). Ce voyage clandestin reste dangereux, non seulement en raison du transport de fortune mais aussi en raison des passeurs. Malgré ces risques, ils n’hésitent pas à vouloir franchir la Méditerranée pour y accéder. Quelques fois ils s’y prennent à plusieurs reprises. Mirages de l’Europe ?!? C’est surtout le désir d’être des Hommes debout. Il est question, ici, simplement de dignité… La (« Harga ») est entrée dans la culture populaire quotidienne, dans les conversations, parfois aussi elle est le sujet de plaisanteries.
Ils ne sont pas les seuls à vouloir immigrer à tout prix. Lors d’un séjour au Nord Liban il y a environ six ans, j’avais déjà entendu des jeunes avoir le désir de partir… 75% d’entre eux rêvaient d’arriver à Paris, Toronto, Sydney ou New York ! J’ai été le témoin de plusieurs cas en Turquie ou en Syrie. Le cas n’est donc pas isolé. Les réseaux sociaux, les filières et les contacts de tous genres pullulent sur les Réseaux sociaux, de bouche à oreille, de jeunes qui ont déjà traversés à ceux qui se préparent de le faire. La Police des frontières dans chaque pays veille.
La situation sociale et économique n’a guère évolué. Les jeunes Tunisiens expriment leur frustration devant la précarité de la situation économique, l’inflation galopante, le chômage persistant et chronique (environ 16% – le chômage des jeunes demeure obstinément élevé, en particulier chez les diplômés universitaires. Un tiers des diplômés sont sans emploi), la corruption, la crise politique, et les inégalités sociales ont également été évoquées par de nombreux Tunisiens. Certains parlent même dans certaines régions reculées de la persistance d’un sous-prolétariat. Ce n’est pas toujours le ressenti qu’en ont les touristes européens avides de soleil et de loisirs au meilleur prix… Le pays reste toujours sous perfusion et très dépendant à la fois du tourisme et des bailleurs internationaux. Le moindre attentat, la moindre difficulté sanitaire (Covid 19) peut à tout moment le mettre dans une situation de fragilité.
Le pays s’est doté d’une nouvelle Constitution et d’un système visant à plus de démocratie. Les droits des femmes, des minorités, et des étrangers se sont renforcés. La Tunisie a organisé, comme premier échelon vers une normalisation citoyenne, ses premières élections municipales libres depuis le départ précipité de Ben Ali. La Capitale s’est dotée d’une femme comme maire. Cela ne s’était pas vu en 160 ans. Cela rappelle, en quelque sorte, l’arrivée d’une autre femme maire à la tête de Bethléem (Palestine) ; il y a quelques années. La classe politique est toujours divisée, très fragmentée et chaque parti cherche à se tailler la meilleure part possible. Dans une interview accordée à France 24, en janvier 2021, Leyla Dakhli, estime « qu’il s’agit là d’une corruption endémique qui s’est installée à toutes les échelles de la gestion du territoire, mais aussi de l’administration« . Dans la même interview, Sophie Bessis, relativise la situation de la Tunisie aujourd’hui. « Aujourd’hui, vous avez des centaines d’associations dans tout le pays, dans tous les domaines, locales, régionales, qui essaient de pallier les carences qui sont abyssales. Il y a une créativité qui est très importante. Je crois que dans ce bouillon de culture, au sens propre du terme, est en train de naître une nouvelle génération politique (…). »
La marche politique pour plus de démocratie est en route avec son lot d’épuration, de nominations, de changement du système bénaliste (législatif et exécutif), le retour à un taux d’exportation et d’importation qui s’améliore, un retour du tourisme malgré les attentats islamistes antérieurs, une levée de la censure sauvage organisée par le clan Ben Ali favorisant un accès plus grand aux réseaux sociaux. Les jeunes trouvent là un moyen de pouvoir s’organiser, militer, s’exprimer « assez librement » et échanger avec les autres pays arabes, l’Europe et le monde. On décloisonne et le pays s’ouvre à plus de liberté. Néanmoins, la Police veille sur les sites Web et sur les Pages Facebook, et filtre les fournisseurs d’accès. Il est difficile de changer ses habitudes bien ancrées depuis des décennies.
Sophie Bessis reprend dans la même interview en estimant que « la Tunisie a échappé au pire. De cette relative paix civile, il faut apprendre à faire quelque chose. » Espérons que les gouvernants et la société civile tunisienne entendent ce besoin de changement nécessaire en profondeur, et qu’il touche le cœur et la vie des jeunes Tunisiens pour que « la Harga » ne soit plus le seul moyen de faire vivre le désir d’une vie meilleure.
Patrice SABATER,
1er septembre 2022
VOIR EGALEMENT…
https://www.arte.tv/fr/videos/102326-000-A/tunisie-la-jeunesse-en-colere/


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