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« L’espérance est un risque à courir – Sur les traces des résistants chrétiens, 1939-1945 »

Destinées individuelles de Résistants et de Résistantes chrétiens pendant la Seconde Guerre mondiale

L’Histoire a souvent ses parts d’ombres. Les ombres que l’on fabrique ou que l’on souhaite ne pas mettre sous la lumière. Il nous arrive aussi de créer des coins obscurs, dissimulés, occultés ou par volonté mis de côté. C’est exactement ce que Jérôme Cordelier, auteur du livre « L’espérance est un risque à courirSur les traces des résistants chrétiens, 1939-1945 », se propose  de faire.

Sans doute faut-il revenir un peu en arrière pour aborder ce livre pour aborder le courage de personnes chrétiennes ou non de poser une parole, un acte pour forger le courage de se tenir debout et digne. Certains déjà au moment de la Révolution française, puis à l’époque de « l’Affaire Dreyfus », et encore au moment de la montée des fascismes européens. Certains hommes politiques ou des écrivains se sont exposés pour défendre ce qui leur paraissait innommable au nom de la l’humanité, de la Raison ou de la foi. Des hommes et des femmes se sont engagés avec la puissance de leur parole, la force de l’écriture et/ou par des actes concrets. Ce fut le cas au moment  de la Guerre civile en Espagne. Georges Bernanos, Ernest Hemingway, André Malraux, Simone Weil, Georges Bernanos ; et tant d’autres ont osé dire : Non.

Le titre de l’ouvrage de Jérôme Cordelier est en fait une citation empruntée à Georges Bernanos dans une conférence aux étudiants brésiliens à Rio de Janeiro le 22 décembre 1944, – dont le sous-titre précise plus clairement qu’il veut aller Sur les traces des résistants chrétiens, 1939-1945 ». Et c’est bien dans les traces de Bernanos qu’il faut aborder ce livre. « Qui ne défend la liberté de penser que pour soi-même est déjà disposé à la trahir ».

« Qui n’a pas vu la route, à l’aube entre deux rangées d’arbres, toute fraîche, toute vivante, ne sait pas ce que c’est que l’espérance. L’espérance est une détermination héroïque de l’âme, et sa plus haute forme est le désespoir surmonté. On croit qu’il est facile d’espérer. Mais n’espèrent que ceux qui ont eu le courage de désespérer des illusions et des mensonges où ils trouvaient une sécurité qu’ils prennent faussement pour de l’espérance. L’espérance est un risque à courir, c’est même le risque des risques. L’espérance est la plus grande et la plus difficile victoire qu’un homme puisse remporter sur son âme… On ne va jusqu’à l’espérance qu’à travers la vérité, au prix de grands efforts. Pour rencontrer l’espérance, il faut être allé au-delà du désespoir. Quand on va jusqu’au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore. Le démon de notre cœur s’appelle « À quoi bon ! ». L’enfer, c’est de ne plus aimer. Les optimistes sont des imbéciles heureux, quant aux pessimistes, ce sont des imbéciles malheureux (…). » (G. Bernanos).

Pour l’avoir vécu et pour l’avoir vu durant la Guerre d’Espagne, Bernanos n’avait pas oublié le pacte de l’ensemble de l’épiscopat espagnol au grand complet, bras tendu « à la fasciste » signant et prêtant allégeance au Général Francisco Franco. A l’instar de cette guerre fratricide des hommes et des femmes de lettres, des peintres, des musiciens, des hommes du commun se sont levés pour refuser les crimes, l’arbitrage, les dénonciations, les assassinats, les déportations et les crimes. En Allemagne également, Mgr Von Galen, évêque de Münster se leva le premier contre l’idéologie nationale-socialiste. La France ne fut pas non plus épargnée par ces conflits, et directement par celui de la Seconde Guerre mondiale.

L’Histoire de France. L’Histoire de la France combattante et résistante n’a pas oublié les compromissions que l’Église a pu avoir avec le Maréchal Philippe Pétain et l’Etat de Vichy. L’auteur a travaillé à partir de documents et d’archives. Il a également interrogé les derniers témoins de la résistance des chrétiens qui se sont organisés autour des Cahiers du témoignage chrétien fondés par les Jésuites de Fourvière à Lyon. Le très beau musée de l’immigration et de l’exil au Fort saint Jean à Marseille met en lumière des femmes et des hommes, catholiques ou protestants, qui un jour ont décidé de choisir la Résistance. Bien sûr, on connaît des noms célèbres tels qu’Edmond Michelet, Geneviève Anthonioz-de-Gaulle ou le Pasteur André Trocmé qui a sauvé les enfants au Chambon-sur-Lignon. Il y a aussi les anonymes, ces courageux de la première heure comme le jeune Secrétaire de Jean Moulin. Et parfois, faut-il le dire avec Louis Aragon, il y avait dans le même Maquis pour combattre « Celui qui croyait au ciel, Celui qui n’y croyait pas » (Poème la Rose et le Réséda).

L’entrée en résistance pour la majorité des chrétiens ; et sans doute plus encore pour les Catholiques, n’était pas une chose évidente. Il fallait tourne le dos au Régime de Pétain et à un Haut clergé plutôt favorable à la « Révolution nationale » et ses accointances avec l’Occupant nazi. C’est d’autant plus remarquable que « dans une France fortement imprégnée de catholicisme, les prises de position de la hiérarchie pèsent de tout leur poids sur les consciences », précise l’auteur qui consacre un chapitre aux errements des évêques. Néanmoins, il eut des curés et des religieux, des chrétiens anonymes qui ont eu le courage d’entrer en résistance. Comme le dit l’auteur, « les soutiers de Dieu rachètent les compromissions de leurs supérieursIls ont choisi le combat du bien sans toujours le savoir, sans jamais le dire, dans l’ombre d’évêques corrompus. Nombre d’innocents pourchassés par les nazis leur doivent la vie, et l’Église de France son salut. »

Ces chrétiens nous dit l’auteur, « n’ont pas toujours agi au nom de leur foi, mais celle-ci les a pétris, a été constitutive de leur identité et de leur vision du monde, et les a soutenus à travers les épreuves. » Leur action a permis de sauver des vies, des Juifs, d’autres résistants, des pourchassés… Ils l’ont fait parce « qu’il fallait le faire ! ».

L’action de l’abbé Franz Stock, aumônier allemand des prisons parisiennes du Cherche-Midi, de la Santé et de Fresnes n’est pas oubliée même si on s’attache à mettre plus en avant les Prélats dont le Cardinal Saliège, Gerlier, Théas… Un simple prêtre a fait des miracles et a rendu la lumière comme Saint Maximilien Kolbe au fond de son cachot à Auschwitz à côté de ses co-détenus.  Un dernier chapitre  est consacré au monastère de Beït Gemal et au Mémorial de Yad Vashem, qui met en relief les actions de plusieurs « Justes parmi les nations », notamment le Père Carme Jacques de Jésus, directeur du collège d’Avon.

Si l’on parle des hommes, il faut aussi évoquer le rôle déterminant des femmes ; y compris dans les Camps d’internement ou d’extermination. Elles ont eu un courage admirable. Le chapitre 6 est consacré aux « Valeureuses » : Germaine Ribière, Jacqueline Fleury-Marié, Berty Albrecht, Hélène Studler, Marie-Rose Gineste, Jeanne Chérer, Marcelle Monod, Madeleine Barot, Alix Bedos, Marietta Martin, Mère Marie Skobtsova, Andrée Julia, Hélène Roederer ou encore Geneviève de Gaulle-Anthonioz. « Elles collectent de l’information, rédigent tracts et journaux clandestins, qu’elles distribuent. Elles sont secrétaires, infirmières, elles font office de boîte aux lettres (…). Elles sont hébergeuses, jouent les passeuses, cachent des réfugiés – les Allemands se méfient moins des jeunes femmes ».

Le livre déjà bien documenté et renseigné n’aborde pas toutes les personnes et tous les chrétiens qui se sont levés. Certains d’entre eux ont voulu précisément restés dans l’anonymat. Il aurait pu parler aussi du Pasteur Boegner en Alsace sur plusieurs pages, du Pasteur allemand Dietrich Bonhoeffer, d’évêques polonais ou hongrois emprisonnés, de la « Barraque des prêtres » à Dachau…, et de tant d’autres encore. Il faut bien limiter les pages, et le périmètre de ce que l’on veut dire et du pays d’où l’on parle…

Ce livre tient est d’une importance capitale parce qu’il met à leur juste place l’action des Catholiques, des Protestants, des Orthodoxes. Jérôme Cordelier « ressuscite » en 2020 de l’oubli de l’Histoire quatre prêtres de la Mission espagnole à Paris qui ont sauvé au moins 155 juifs: « Ils n’en avaient parlé à personne. Ils ont poursuivi leurs vies sacerdotales comme si rien ne s’était passé, puis ils sont partis avec leur secret, écrit Jérôme Cordelier. Sans doute parce qu’ils considéraient qu’ils n’avaient fait que leur devoir. Leur devoir d’hommes, et de prêtres. »

Un ouvrage intéressant et poignant. Il accompagne tout ce que l’on a dit cette année autour du Cardinal Saliège, et de la magnifique exposition du Mémorial de la Shoah à Paris, ainsi que du Musée de Marseille.

La lumière si faible soit-elle est toujours délicate, pénétrante, et douce mais elle accomplit des miracles de solidarité et de courage qui uni les cœurs et sauve des vies. Le rais de lumière sous la porte permet de tenir la lampe de la liberté et de la Résistance à la barbarie qui est encore… malheureusement tant d’actualité.

Jérôme Cordelier, « L’espérance est un risque à courir » – Sur les traces des résistants chrétiens, 1939-1945. Editions Calmann-Lévy. Paris, 2021. 301 pages (18,50 €)

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