Nathalie RITZMANN… une journaliste française à la rencontre de la Turquie. Un cœur à cœur et un engagement… (2ème Partie)
Juin 2008, les deux mineurs de charbon d’Üzülmez à Zonguldak avec qui j’ai partagé le petit déjeuner
Avril 2016 – Fin du spectacle donné par des prisonniers de la prison pour étrangers de Maltepe, Istanbul
Mars 2015 – Chargement du TIR à destination du camp de réfugiés d’Adana, hôpital de la Paix à Şişli, Istanbul
Depuis 21 ans, des rencontres, des hommes, des femmes, des lieux en Turquie…
Lorsque Patrice Sabater m’a demandé, dans ce second volet qui m’est consacré sur son blog « Made in Ailleurs.fr », d’évoquer des personnes que j’avais rencontrées, des événements que j’avais vécus, tout ce qui a contribué à être cette Nathalie que je suis aujourd’hui dans mon pays d’adoption, je dois avouer que j’ai ressenti une vague d’émotions et de souvenirs déferler en moi et me submerger un court instant.
[ndlr: Les photos suivent l’ordre de l’article]
Comment résumer en quelques paragraphes tant de rencontres improbables, de situations qui le furent parfois tout autant, lesquelles choisir pour rédiger ce texte ? J’ai fini – difficilement – par choisir d’évoquer ceux qui suivent.
Étant originaire d’une région minière en Alsace, je me suis intéressée à l’univers des mines de charbon à Zonguldak en Mer Noire. Une rencontre imprévue à Istanbul en 2008 avec un couple turc habitant en Belgique et originaire de ladite région minière m’a permis, 2 semaines plus tard, de descendre au fond d’une mine… Germinal et Zola étaient omniprésents ce jour-là et la rencontre avec ces “gueules noires”, le sourire aux lèvres malgré des conditions de travail difficiles, ce petit déjeuner partagé avec certains d’entre eux dans les ténèbres, les deux mineurs accidentés croisés ce jour-là, ont été mon premier reportage inoubliable.
La découverte de Sulukule, un quartier d’Istanbul où vivaient depuis 500 ans des Roms sédentaires, m’a aussi bouleversée. J’y étais passée une première fois sans savoir vraiment où j’étais, mais consciente qu’il y avait là une population différente et pauvre… Lorsque le quartier a commencé à être rasé en 2009 dans le but d’y construire des résidences en vase clos pour des familles plus aisées, j’ai voulu y retourner avant qu’il ne soit trop tard. Personne ne voulait m’accompagner, disant que le quartier était bien trop dangereux, la fameuse peur de ce qu’on ne connaît pas, de celui qui n’est pas comme nous… J’ai fini un matin d’avril par m’y rendre seule et je ne l’ai pas regretté. J’y ai fait la connaissance d’hommes, de femmes, de jeunes et d’enfants attachants et j’y suis ensuite retournée à plusieurs reprises, ayant réussi sans mal à me faire accepter.
Mes plus beaux cadeaux ont été d’être invitée à la fête de circoncision du fils, – revêtu pour l’occasion d’une tenue blanche de petit prince -, du président de l’association de défense des Roms, afin de partager leurs traditions et mieux les connaître. Ce fut un honneur et une véritable marque d’amitié qui m’ont beaucoup touchée. J’ai également eu le plaisir d’accompagner l’orchestre rom de Sulukule à l’un ou l’autre concert que ces musiciens hors pair ont donné dans différents endroits.
De fin 2013 à juin 2016, je ne compte pas le nombre de visites faites en prison à Istanbul, en particulier celle d’Umraniye (T Tipi Kapalı, c’est son nom) mais aussi celle pour étrangers à Maltepe. J’y ai connu des hommes de tous âges, mis derrière les barreaux durant un nombre d’années variable et pour des faits de tous ordres… mais dont j’ai voulu ignorer pour chacun la raison et n’avoir en face de moi que des êtres humains ayant certes commis une erreur …
J’avais plus l’impression d’être dans un hôpital, un lieu permettant de se reconstruire, de passer à autre chose, comme ce jeune homme devenu un brillant photographe grâce à son séjour… Je l’ai croisé pour la première fois dans le bureau du directeur de l’établissement, invité par ce dernier une fois sorti de prison…
Mais j’ai surtout gardé les images du comportement humain, je dirais même chaleureux, des gardiens qui y travaillaient. Je sais bien que la situation n’est pas partout la même, c’est là une affaire d’hommes, d’état d’esprit, de façon d’appréhender l’Autre, quel qu’il soit et quel que soit l’acte commis et répréhensible par la loi. J’ai préféré voir le verre à moitié plein qu’à moitié vide et rendre compte, à travers mes photos et mes écrits, des moments inoubliables et parfois surréalistes vécus derrière les barreaux.
Des réfugiés syriens, irakiens, et tout récemment un Roméo et une Juliette version 2024, elle russe lui ukrainien, j’en ai connus, vus, rencontrés, aidés autant que possible de différentes façons mais aussi et surtout avant tout écoutés, consacré du temps, un peu de chaleur humaine, d’attention, de réconfort,… Des histoires toutes tragiques, qui m’ont permis de voir à quel point l’Homme est devenu, bien trop souvent, un pion, un numéro, un objet de convoitise ou d’échange sur l’échiquier des grands hommes qui dirigent notre planète… J’ai du mal à entendre des remarques désobligeantes telles que “qu’ils s’en aillent, qu’ils repartent chez eux, ils nous prennent notre travail,…” À choisir entre rester dans son propre pays en guerre et tenter de sauver sa peau et celle de sa famille ailleurs, que ferions-nous chacun ? Quelle serait notre réaction et nos sentiments si, dans le pays où nous tentons d’aller vivre un certain temps, on nous rejetait ?
Je garde un souvenir émouvant des soeurs de l’hôpital de la Paix à Şişli qui nous ont permis de stocker, trier les montagnes de dons reçus au printemps 2015 et nous ont aidés la nuit à charger avec entrain et humilité le camion affrété alors par l’entreprise de transports dans laquelle je travaillais à destination du camp de réfugiés d’Adana où je me suis rendue quelques jours plus tard pour la première fois avec deux chiropraticiennes et un ami prof de français.
Dans le restaurant Hayata Sarıl à Istanbul où j’étais bénévole une fois par semaine durant près d’un an avant mon déménagement à Izmir, je me souviens de cet ancien professeur qui avait abandonné son poste pour ouvrir un commerce, son rêve. Pari malheureusement loupé : la dégringolade, il a perdu sa femme, son toit et s’est retrouvé à la rue … venant manger le soir un repas chaud offert par une ancienne prostituée dont tu ne souhaiterais pas que ton pire ennemi vive le 10ème de ce qu’elle a vécu… mais qui a réussi à s’en sortir et à ouvrir un restaurant associatif qui, le soir venu, se transforme en restaurant pour sdf…
Je répète inlassablement, avec toutes ces rencontres qui ont changé ma perception de l’être humain, que personne n’est aujourd’hui à l’abri, dans ce monde de fous dans lequel nous vivons, de devenir un jour à son tour réfugié ou sdf, voire même emprisonné, à tort ou à raison…
Je terminerai ces paragraphes en m’attardant sur le soufisme qui tient une place primordiale dans ma transformation .. et, cherchez l’erreur, m’a même ramenée à la foi catholique dont je m’étais éloignée pendant plus de 20 ans… athée que j’étais devenue. Là encore, ce sont de nombreuses rencontres, tout d’abord celle avec… Rumi, ayant vécu au XIIIème siècle, à l’origine de la création de la communauté des derviches tourneurs, les mevlevis, autrement dit les disciples de Mevlâna (nom de Rumi en Turquie). Sa pensée, son Amour pour l’Autre, son respect vis-à-vis de tous et sa conception de l’unité, ont été pour moi une révélation, partageant les mêmes idées et ayant la même façon de voir l’Homme.
J’ai connu Rumi grâce à Nail Kesova, sheik mevlevi – un sage soufi – rencontré grâce à notre regretté Yves-Marie Laouënan, un breton installé à Istanbul durant une trentaine d’années, Esin Çelebi, 22ème arrière-petite fille de Rumi ainsi que sa famille, Nur Artıran, sheika mevlevi, qui me faisait monter les larmes aux yeux lorsqu’elle parlait de l’amour divin, Pr Kenan Gürsoy, petit-fils de Kenan Rifai, fondateur de la communauté soufi des Rifai, ancien ambassadeur de Turquie au Saint-Siège, professeur de philosophie renommé avec qui j’ai suivi durant plusieurs années, avec quelques catholiques et quelques musulmans, des cours de philo en français… dont le premier sujet traité fut “la dignité humaine”, un sujet qui me parle et dont les mots revêtent une importance considérable dans ma vie depuis plus d’une dizaine d’années…
Cette Turquie, si chère à mon cœur et qui m’a tant transformée, se décline, comme vous le voyez, en une mosaïque de cultures, de croyances et d’origines où l’Homme se trouve être l’élément central. C’est assurément ce qui en fait sa richesse…
Nathalie RITZMANN, Novembre 2024
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