Quand les deux rives se regardent… La Grande Mosquée de Paris, un trait d’union et de dialogue
Entretien avec Chems-Eddine Hafiz, Recteur de la Mosquée de Paris (Juin 2025)
Une question taraude le Recteur actuel de la Mosquée de Paris (Chems-Eddine Hafiz) depuis son arrivée le 11 janvier 2020, et même alors qu’il était l’adjoint de son prédécesseur : Quel rôle pourrait jouer la Mosquée de Paris, et plus encore quel rôle pourrait-on lui « faire jouer » ? Selon lui une des meilleures façons de répondre à cette question était de s’engager dans le dialogue inter religieux et dans la Pensée au sens large. Faire de la Mosquée de Paris un lieu de rayonnement intellectuel, et non plus une mosquée de plus avec une caractéristique particulière… Elle demeure modèle d’un « islam de France fidèle aux valeurs de la République« .
Le Recteur, avocat de formation, né à Alger en Juin 1954, a été élève d’établissements scolaires catholiques. Ami de plusieurs personnalités et d’évêques, il s’autorise à faire remonter des souvenirs en lien avec son enfance, avec sa jeunesse, ses liens avec Mgr Henri Teissier, Mgr Jean-Paul Vesco, op – aujourd’hui Cardinal-archevêque d’Alger franco-algérien, avec Mgr Jean-Marc Aveline – Cardinal-archevêque de Marseille. La liste serait longue à dresser. Rien d’étonnant pour cet homme de paix, ouvert, accueillant, préférant la réflexion et le débat, le dialogue à l’affrontement. Souriant et affable, l’homme de coeur dit les choses simplement et humblement. Il n’y a pas de distance avec son interlocuteur mais juste l’espace sous la tente d’Abraham pour la rencontre fraternelle.
Le Recteur est l’homme de plusieurs intuitions et de quelques grandes convictions…
Tout d’abord, ayant pris ses fonctions, il crée rapidement les « Mercredi du savoir », qui sont aujourd’hui très prisés. La première rencontre s’organisa autour d’une thématique transversale et commune aux trois religions monothéistes. Il s’agissait de parler de « L’Amour en Islam ». L’intention est claire. Il s’agissait de dire que l’Islam, elle aussi, était porteuse de sentiments, de relations pétries d’Amour ; et il suffirait simplement de se reporter aux penseurs et spirituels, aux Soufis et aux Sages de l’Islam pour en être parfaitement convaincu. Malheureusement, aujourd’hui, ce n’est pas franchement l’idée que l’on a de cette religion et celle qui est véhiculée dans les media. Une religion porteuse d’Amour et d’intérêt pour la Pensée comme l’ont été Averroès, Ib’n Arabi, Ghazali, Rumi… ; et plus récemment l’Émir Abdelkader. Ce dernier ne fut pas seulement un guerrier, un homme nationaliste, un homme politique mais aussi un homme de cœur et plein d’intelligence reconnu par ses ennemis mêmes. Chems-Eddine Hafiz estime que « Dieu est Beau, et aime ce qui est beau… la beauté. L’Islam est la religion de la Beauté. Il faut s’appuyer sur cette réalité ». Les innombrables monuments en Europe, au Maghreb et au Moyen-Orient ne font que renforcer cette idée.
Il créé également le « Prix littéraire de la Grande Mosquée de Paris » qui remporte également un franc succès. Parmi les personnalités qui ont appuyé cette initiative on compte Hélène Carrère d’Encausse, Jean-Pierre Elkabbach, Benjamin Stora… Quatre Prix ont déjà été décernés.
« Une reconnaissance croissante mais encore discrète. Le Prix littéraire de la Grande Mosquée de Paris s’inscrit dans une dynamique essentielle de valorisation des voix musulmanes dans le paysage culturel français. Toutefois, malgré cet élan, de nombreuses œuvres d’auteurs issus de la diversité demeurent méconnues du grand public. C’est pourquoi il est crucial de mettre en lumière non seulement les livres primés, mais aussi les courants, les tendances et les écrivains qui façonnent une littérature musulmane francophone riche, plurielle et souvent marginalisée. (C’est aussi) un héritage littéraire profond. De Léopold Sédar Senghor à Malek Chebel, en passant par Assia Djebar, les écrivains de culture musulmane ont depuis longtemps enrichi la littérature francophone avec des récits entre mémoire, exil et spiritualité. La tradition mystique soufie, notamment, a inspiré nombre de poètes et penseurs contemporains. En outre, le lien entre calligraphie, symbolisme et narration dans l’art islamique influence encore aujourd’hui certains auteurs modernes.
« L’écriture devient alors un acte de résistance et de spiritualité. » Les jeunes plumes : entre enracinement et hybridité. Les jeunes auteurs issus de l’immigration proposent une littérature hybride, entre langue de Molière et racines arabo-berbères, entre quartiers populaires et aspirations intellectuelles. Cette dualité nourrit une créativité féconde mais parfois en tension avec les circuits éditoriaux traditionnels. Le Prix de la Grande Mosquée de Paris permet de rompre cet isolement en valorisant ces talents émergents (…)
Vers une meilleure visibilité. Si la France s’est longtemps montrée frileuse face à l’émergence d’une scène culturelle musulmane assumée, la tendance s’inverse progressivement. Le Prix littéraire de la Grande Mosquée de Paris participe à cette évolution en offrant une tribune aux écrivains mais aussi, plus largement, en promouvant une culture musulmane vivante, cultivée et diverse. En somme, le Prix souligne cette profonde volonté d’écrire pour exister. La littérature musulmane contemporaine en France témoigne d’une volonté forte d’exister dans le débat public et dans la mémoire collective. Le Prix de la Grande Mosquée de Paris n’est pas qu’un événement littéraire ; il est aussi un acte symbolique d’ouverture et de reconnaissance. Il appartient désormais aux lecteurs, aux institutions et aux médias de lui accorder l’écho qu’il mérite ». (site de la Grande Mosquée de Paris).
Il marque la Mosquée de son empreinte en dénonçant les assassinats des terroristes en France et dans le Monde. Il dénonce les actes barbares du 7 octobre 2023. Le vendredi 13 octobre, jour de la prière en Islam, il s’était adressé à ses imams et avait participé à la rédaction du prêche en insistant que l’Islam demande à ce qu’en temps de guerre on ne touche pas les civils… Il réagit contre les outrages faits aux musulmans et contre ce qui se passe aujourd’hui à Gaza. Il dit les choses à la fois fermement mais toujours avec une certaine retenue et une douceur qui le caractérise. Son souhait affiché est de renouer le dialogue avec les Catholiques. Quelques semaines avant son décès, l’ancien Archevêque d’Alger Mgr Henri Teissier était venu dans ce lieu pour y donner une conférence. Il souligne cet attachement prononcé de l’Église en Algérie par les figures qui furent des repères depuis saint Augustin, passant par le Cardinal Duval, Mgr Claverie, les moines de Tibhirine… Il eut l’occasion de rencontrer le Pape François trois fois. Quelques temps avant son décès, il avait proposé au Pontife de pouvoir organiser communément des rencontres à travers l’Europe autour de la figure de Saint Augustin. Le Pape avait donné son accord car il était très préoccupé à la fois par le sort des migrants et par la situation des musulmans en France (cf. Texte in Newsletter de juin 2025 n° 32).
Depuis le 7 octobre, il ressent une cassure entre les communautés juives et musulmanes ; chacun se sentant trahi par l’autre alors que jusque-là les personnes et les responsables se fréquentaient dans un esprit plutôt cordial. « L’irrationnel prend la place, toute la place, au lieu que ce soit celle de la raison (…) Il y a de ce fait, une instrumentalisation de tout cela. Si on échoue en France (pays comportant les deux plus importantes communautés juive et musulmane en Europe), alors on échouera partout. Nous portons ensemble cette responsabilité ». Sa position n’est pas facile à tenir ni dans sa communauté ni vis-à-vis de la communauté juive… Il y a toujours des membres des deux côtés qui nourrissent des ressentiments et des velléités pour enflammer les esprits. D’une part, dire les choses à une communauté musulmane qui n’est pas réceptive au discours de paix ce n’est pas facile. D’autre part, il ne veut pas se comparer à la communauté juive en raison du massacre structuré et organisé durant la Shoah. Il convient de dire que ce drame n’est pas un épiphénomène puisque tout au long du Temps l’Histoire des pogroms ont jalonné l’Histoire. S’il demande ardemment la libération des otages, il estime que la colonisation à outrance en Palestine est tout aussi importante (et, différemment bien sûr) à critiquer et à dénoncer avec force.
Deux heures de discussion aimable pour échanger, se dire, se raconter, parler « à l’orientale » de ces rives de la Méditerranée qui nous unissent, de cette terre d’Algérie qui porte le poids et la vie d’une partie de ma famille ; qui me fait être aussi un fils d’Algérie. Cette terre qui résonne si fort, si belle, si riche, si grande ; et qui pourrait être appelée… si Dieu le veut à jouer un rôle de premier plan. Je pense surtout à la jeunesse, au mouvement d’espoir soulevé par le Hirak. Le Sirocco ne souffle pas pour le moment le changement tant attendu, mais toujours celui de la fraternité autour de ses grandes villes, de ses campagnes, de son désert, des Aurès et de la Mitidja, de Notre Dame de Santa Cruz, et de Notre Dame d’Alger qui veille sur la Ville Blanche… une île « Al Djezaïr » au milieu d’un grand tout, qui regarde à l’horizon les côtes de la rive occidentale… Décidemment, la Mosquée de Paris et son Recteur ont un beau travail à accomplir pour que ces deux rives puissent à nouveau (bientôt, j’espère) s’embrasser inch’Allah ! On a le droit de rêver…


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