Juifs d’ailleurs
Diasporas oubliées, identités singulières
Edith Bruder a réuni autour d’elle une trentaine d’universitaires internationaux pour poser les jalons de l’Histoire d’une communauté qui a traversé les siècles, et qui a été au cœur des débats, du dialogue, et parfois en conversation dans des rencontres prodigieuses ou très vives… Nous parlons de la communauté juive ; et plus encore des Juifs. Ces spécialistes étudient une cinquantaine de communautés juives méconnues à travers le monde. La majorité des lecteurs envisagent la communauté juive divisée en deux grands groupes presque monolithiques et cloisonnés : les Séfarades et les Ashkénazes de l’identité juive. Les uns provenant de la péninsule ibérique, du pourtour méditerranéen, des pays arabo-musulmans. Les autres provenant davantage du Nord de la France et outre-Rhin, de l’Europe orientale, des Balkans ou des pays slaves…
La plupart des communautés juives se trouvent aujourd’hui soit en Israël, soit aux Etats-Unis ou en France. La Seconde Guerre mondiale a dramatiquement changé la carte de la présence des Juifs en Europe soit en raison de l’extermination, des pogroms des Juifs soit à cause de l’immigration vers la terre d’Israël. Le 20ème siècle a vu quasiment disparaître les communautés juives présentes depuis des millénaires en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Cela avait été déjà le cas lorsque les Rois Catholiques avaient chassé les Juifs d’Espagne en 1492 ou bien les avaient contraints à la conversion forcée. L’exil fut le chemin de beaucoup à travers les pays méditerranéens et au-delà… La diaspora a façonné le judaïsme et son implantation dans les diverses parties du monde jusqu’à ce point ultime que fut la Shoah comme « terminus ad quaem ». La diaspora juive s’est façonnée de maintes manières au contact des autres religions, des apports culturels nombreux, des langues et des politiques.
L’ouvrage ne s’attache pas tant à présenter cette cinquantaine de communautés à travers le monde mais aussi d’en montrer toute leur spécificité, leur singularité, leur apport au Judaïsme, et leurs difficultés à exister parce qu’isolées géographiquement ou parce qu’elles vivent un Judaïsme « à la marge », et que leur identité juive puisse être remise en cause. Certains membres de la Communauté juive aujourd’hui ont vis-à-vis de ces dernières des réticences, des a priori, ou des critiques à formuler au sujet de la véracité et de la « pureté » de leur Judaïsme tout comme à l’époque ils avaient la même attitude concernant les Samaritains. Ils craignent une imprégnation étrangère » faisant de la foi un mélange syncrétique.
Ces communautés sont parfois « oubliées » ou méconnues au sein même du Judaïsme.
Elles sont mobiles dans l’espace et dans le temps, toujours en croissance et en devenir. Elles sont dispersées en Afrique subsaharienne, dans le Caucase ou en Crimée, en Inde, en Chine, en Amazonie, ou aux Caraïbes. Elles apportent autant qu’elles reçoivent des diverses cultures dans lesquelles elles sont insérées et en contact. Elles restent, malgré tout, des minorités qui entretiennent un rapport toujours à la fois privilégié remettant au cœur des interrogations la question de l’Altérité. Ces communautés sont fécondes et inventives. Le Chercheur américain William Miles prend l’exemple de Madagascar où, en 2016, 121 personnes se sont converties au Judaïsme orthodoxe, « l’aboutissement d’une croyance profonde en leur origine israélite ancestrale, associée à la découverte toute récente du judaïsme normatif tel qu’il est pratiqué dans le monde (…) Pour inattendue qu’elle soit, la conversion au judaïsme orthodoxe apparaît aussi comme une forme de recherche d’identité postcoloniale ». Cette diversité remet au centre la question de l’identité juive.
Le livre publié par les Editions Albin Michel élargit le champ de la judéité, de l’appartenance juive, du judaïsme religieux. Cette question est toujours en débat au cœur de la communauté en diaspora comme en Israël ; et ce depuis le 19ème siècle… au moins. C’est l’histoire d’un peuple en Exil (« Galut »). Un peuple qui survit malgré les soubresauts de l’histoire, qui a su préserver des traditions, une culture, une foi bien sûr ; et que le respect du Shabbat a préservé. Heinrich Grätz, père fondateur de l’historiographie juive moderne, auteur d’une monumentale « Histoire des juifs » (11 volumes) avait mis en relief les grandes articulations de l’histoire d’Israël prenant pour point de départ les origines du peuple juif et allant jusqu’aux grands courants réformistes de son temps. Un livre important pour comprendre les questions spécifiques que pose l’histoire juive.
En fin de compte la question centrale que pose ce livre est de savoir qui est juif ? et qu’est-ce qu’un juif ? Qu’est ce qui est admis ou refusé pour se dire Juif ? Quelle sanction ou quelles pratiques communautaires éloignées des grands centres de la foi judaïque ou d’Israël peuvent être admises ? Faut-il contester ou refuser l’affiliation de ces personnes au Judaïsme « orthodoxe » ou reconnu licite ? Mais cela est déjà vrai dans les communautés européennes ou aux Etats-Unis, et voire en Israël entre les communautés orthodoxes, consistoriales, massorétiques, libérales/réformées etc. Le sujet est délicat, et toujours en débat. Cela me rappelle le très beau film « Vas vis et deviens » qui pose la question de l’identité juive en Israël, de l’accueil des Falashas, du respect des juifs non-religieux ou sans aucune appartenance religieuse marquée. C’est aujourd’hui encore la véritable question pour Israël : un pays juif pour les Juifs. Pour quels Juifs ? Pour quelle citoyenneté ? Pour quelle appartenance ? C’est la question de la citoyenneté et des mariages mixtes, des conversions au Judaïsme, de la place des femmes rabbins dans le Judaïsme. Où est donc la légitimité ou l’illégitimité de l’une ou de l’autre ? Il n’existe ni race juive ni type juif.
Linda Bortoletto dans son livre (Le chemin des anges. Ma traversée d’Israël à pied) le raconte d’une manière assez singulière. Chaque rencontre est un univers, une histoire, une expérience nouvelle, une coloration donnée à la vie, à la rencontre multi confessionnelle et multiculturelle. La diversité devient de fait une richesse et une joie…, et pourtant, ce n’est pas de cela dont on parle quand on évoque Israël dans les médias. Au-delà même des catégories, des confessions et de la politique chaque personne apporte sa couleur et son histoire. Ce sont des gens métissés qui sont traversés par des histoires joyeuses ou malheureuses, par l’immigration et/ou l’exil, par la Shoah. Chacun représente une partie du monde sur cette terre singulière reflétant en quelque sorte cette heureuse et joyeuse diversité. On croise des Juifs venus de plus de cent vingt pays. Car l’identité juive est une identité éclatée, en perpétuelle évolution.
Ces communautés sont restées attachées à une ancestrale tradition parce que conscientes d’être différentes des autres au cœur de l’exil. Maurice-Ruben Hayoun écrivait dans « Times of Israël » en 2020 : « Comment ont-ils pu se préserver, tout en faisant cependant des concessions à la culture ambiante des pays d’accueil ? Cette persistance judéo-hébraïque, pointée du doigt dès l’antiquité gréco-romaine, avait aussi retenu l’attention d’Hitler : dans son Mein Kampf, il signalait qu’aucun autre peuple ne dispose d’un tel instinct de conservation (Selbsterhaltungstrieb). Il est parfois venu à l’esprit de certains de contester à d’autres l’appartenance au judaïsme ; nul n’est plus juif qu’un autre juif qui se reconnaît comme tel. Quand vous rencontrez de nouveaux immigrants qui viennent des Indes ou de pays arabes comme le Yémen, vous êtes un peu désarçonné car vous adhériez, parfois inconsciemment, à une image standard du juif ».
Ce livre extraordinaire par sa qualité et son accessibilité de compréhension examine les concepts mêmes de diaspora et d’exil, selon la littérature rabbinique. Depuis la déportation de l’élite juive de Jérusalem et du royaume de Juda en Babylonie au VIIe siècle avant notre ère, l’histoire juive est placée sous le signe d’un rapport ambigu à la notion d’exil : à la fois punition divine contre les fautes d’Israël et destin à part entière d’une eschatologie messianique, la dispersion des communautés juives a fait l’objet de lectures multiples. Théologiquement on pourrait parler d’« une disjonction dramatique entre l’idéal d’une vie en harmonie avec Dieu et les réalités d’une histoire faite de crimes et de souffrances, relève Julien Darmon, docteur en études juives à l’École des hautes études en sciences sociales. Toutes les nations subissent cette réalité, mais seul Israël porte témoignage de son caractère anormal et proclame l’espérance d’un monde meilleur. La dispersion même des juifs a pour fonction de diffuser ce témoignage au monde entier. »
Six parties composent l’ouvrage pour présenter les principaux centres où l’on trouve des communautés juives ou des groupes à travers le Monde. Après une introduction générale et un rappel fondamental autour de l’Exil et de la diaspora, l’ouvrage commence par examiner la situation, la présence juive en terre d’islam, et notamment au Proche Orient, en Irak et en Syrie. Les Juifs d’Irak, par exemple, ont mis à profit leur savoir-faire et leur savoir-être pour développer leurs affaires commerciales avec l’Europe, et le monde occidental en général prenant part aux Arts et aux Lettres ainsi que dans le monde économique et la haute Administration. En Syrie, les Juifs ne recouraient pas à l’Arabe, mais parlaient entre eux en araméen ou en judéo-espagnol. Damas avait son grand rabbin ainsi qu’Alep. Mais bientôt, l’exil une fois de plus allait toucher presque l’ensemble des pays arabes de la région. En 1992 le Président Hafez el Assad permet aux Juifs de quitter le pays. D’autres pays feront de même de bon ou de mauvais gré. Iran, Egypte… D’autres communautés ont pu malgré tout persister dans des pays musulmans, comme la Turquie jusqu’à aujourd’hui ; bien que la communauté soit de moins en moins nombreuse.
Presque inévitablement cette riche étude se termine par des réflexions sur la migration, la génétique, l’identité ou le sentiment de sympathie ou de proximité des Chrétiens avec le Judaïsme. Sander Gilman évoque la manière dont le cosmopolitisme juif est devenu un lieu commun de la littérature antijuive et antisémite, de Herder et Fichte à Georg Schlosser, en passant par Houston Stewart Chamberlain et Martin Heidegger.
Jacques Attali écrit : « Plus précisément, les Juifs assurent depuis près de trois mille ans les trois services essentiels rendus par les voyageurs : découvrir, relier et innover. Sans ces apports, aucune société ouverte n’aurait pu survivre. » Yulia Egorova aborde la question de la génétique auprès de sept grands généticiens. Un sujet délicat qu’il faut manier avec des pincettes.
Un livre qui aborde des questions d’actualité urgentes, au cœur des débats et de la contestation en Israël et dans la diaspora. La question de l’identité juive reste centrale. Est-elle personnelle ou collective, en continuité ou en discontinuité ? La couleur de la peau doit-elle être prise en compte pour appartenir à la Communauté mosaïque ? Si oui, sur la base de quels critères ? Que doit-on penser des convertis au Judaïsme, et ne devaient par conséquent pas être traités comme un peuple « de sang juif » ? Que deviennent les Juifs qui quittent leur communauté (une conversion forcée au christianisme) ? Cessent-ils d’être juifs ? Le sentiment d’appartenance au Peuple juif suffit-il pour être Juif ? Faut-il être vraiment circoncis pour être Juif ? Il s’agit bien, ici, des questions sur l’identité, sur la cohésion communautaire, sur la Tradition et les implications sociales et éthiques qu’elles mettent en mouvement.
Les articles de l’ouvrage sont assez courts mais disent l’essentiel en proposant une densité et une grande qualité de précision de la part des universitaires de renom qui ont contribué à cette œuvre commune. 485 notes de bas de page et une bibliographie sélective comptant 465 titres donnent du sérieux et de la profondeur à l’étude.
Juifs d’ailleurs, diasporas oubliées, identités singulières. Sous la direction d’Édith Bruder. Editions Albin Michel. Paris 2020. 493 pages. 26 €


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