Un regard juif sur Jésus
Un Talmudiste à la rencontre du Juif, Jésus… Un livre exceptionnel qui ouvre de belles perspectives dans un dialogue judéo-chrétien renouvelé.
La lecture du livre « Le choix de Dieu » de Jean-Marie Aron Lustiger, et les réponses du Cardinal à la question du rapport juif à Jésus le conduise à repenser cette question. Après sa rencontre avec le prélat, il décide d’écrire « in memoriam » un livre sur cette question.
Hervé-Elie Bokobza est Juif, et issu des milieux orthodoxes. Il n’a a priori aucune connaissance des textes chrétiens. Il sait ce que l’on rapporte de Jésus et des Chrétiens dans la communauté juive qu’il fréquente. Si la judéité de Jésus n’a jamais été remise en cause par les Juifs, en revanche ils ne le considèrent pas comme Messie ni comme Rabbi… La suspicion à l’endroit des Chrétiens et de leur religion est enracinée dans son être de croyant. Il est vrai, par exemple, que le discours de Jésus à la Synagogue de Nazareth pouvait nourrir quelques grincements de dents quand il dit que par Lui aujourd’hui les textes de la Parasha s’accomplissent (Lc 4) ; et qu’il est désormais « la Torah » (nouvelle) ! Le Discours sur le « Pain de Vie » dans la Synagogue de Capharnaüm est aussi un de ces passages qui renforcent ce regard. Jésus aurait prétendu apporter une nouvelle Torah ; laquelle viendrait rendre caduque « l’ancienne ». En resituant le discours et les actes de Jésus dans le contexte halakhique il affirme que Jésus ne cherchait pas une scission avec la Torah, et qu’il n’y a donc pas de rupture opérée avec la Halakha.
Au fil de son étude, il pressent que les Evangiles ne sont pas en rupture avec le Judaïsme. Ils se situent dans une continuité avec la Torah. Il pousse plus loin l’étude et l’argumentation des textes bibliques s’efforçant de « faire toute chose nouvelle » (Is 43, 19 ; Ap 21,5). Il propose de nouvelles pistes et une autre argumentation fidèlement au Hidoush (obligation halakhique pour tout Juif étudiant la Torah de produire quelque chose de neuf).
Son livre est donc le résultat de ce long travail de recherches, d’échanges et de réflexions. L’étude (Limoud) est d’ailleurs une mitzva centrale dans le Judaïsme. Cet ouvrage copieux est unique en son genre par son approche, par sa méthode, par son ampleur et par les innombrables références que l’auteur donne. Nous nous situons d’emblée dans une ambiance d’une Yeshiva où l’on étudie le Talmud et les midrashim. L’auteur replace la part juive des Evangiles et des écrits néotestamentaires à l’intérieur même des études juives. Ces textes, selon lui, présentent un contenu entièrement juif et « s’inscrivent dans un prolongement tout à fait cohérent avec la Bible juive, jusqu’à l’univers rabbinique, dans ce qu’il a de plus subtil (…) Mis à côté du Talmud et du Midrash, il devient une pièce maitresse dans la compréhension des écrits juifs et rabbiniques (…) ». L’essentiel est de saisir le contexte théologico-midrashique des Evangiles et du Nouveau Testament à partir d’une lecture juive des Ecritures. Ce corpus est « le premier Ecrit qui restitue le contexte juif de l’Antiquité, c’est-à-dire au temps où s’est progressivement élaboré le Judaïsme qui est pratiqué aujourd’hui ».
L’auteur contextualise certains enseignements de Jésus au cœur des débats de l’époque. Il étudie successivement des dossiers importants tels que le Notre Père, le Sermon sur la Montagne, le Shabbat, le pur et l’impur, l’Autre, l’Etranger, l’Accueil…, le Messianisme. Chaque logion est abordé comme élément du débat au sein du Judaïsme « où chaque protagoniste défend sa conception de la Torah et de la Halakha ». En indiquant que l’enseignement du Rabbi Jésus reste cohérent avec l’esprit et la tradition talmudique il se positionne. Il rapproche cet enseignement des courants pharisiens et non pas esséniens ; et cela est novateur. Il ne suffit pas de dire mais de démontrer.
De son côté, l’Eglise catholique a évolué dans son approche de la Bible. Au 20ème siècle, elle redécouvre l’enracinement de la foi pour mieux en comprendre ses soubassements et ses racines profondes conduisant à un ré-ancrage dans la Tradition d’Israël ; une source qui ne cesse de vivifier, et qui reste féconde. La prise de conscience avec la Déclaration conciliaire Nostra Aetate (1965) est une réelle avancée. « Il y a eu une réelle reconnaissance de l’enseignement de la Torah et du Peuple d’Israël ». Aussi, l’intention concrète de l’auteur est d’être une réponse juive à Vatican II.
Le livre se situe dans la dynamique de son dialogue entre les deux Traditions depuis de nombreuses années. Expérience de recherches qui a ravivé en lui « cette flamme, et cette vive conviction, que les temps de rapprochement théologique entre les juifs et les chrétiens, signent une nouvelle ère ». Le Juif doit prendre acte lui aussi de cette évolution et s’engager à cette ouverture. « Le rapport juif à Jésus doit d’abord s’inscrire dans un débat interne au judaïsme (…) Le chrétien ne peut se positionner à la place du Juif. C’est donc en interne dans le Judaïsme d’abord que cette question doit être posée, afin de faire contribuer l’Eglise dans cette ouverture commune ».
Ce livre aidera très certainement à sortir des préjugés et des idées reçues à l’endroit de Jésus. Le travail de vérité est du côté du Juif comme du Chrétien. Il estime qu’il faut que la Communauté juive s’affranchisse « à son tour de pas mal d’idées reçues à l’endroit du Christianisme, à partir d’un discours souvent périmé, malheureusement encore véhiculé bien souvent dans les synagogues ». Il lui semble aussi urgent de reconsidérer l’enseignement de Jésus comme partie intégrante du Judaïsme.
Hervé-Elie Bokobza témoigne de cette expérience. « Elle a été pour moi édifiante, bien au-delà de tout ce que je pouvais imaginer, ni même espérer ». Gageons que le lecteur fera lui aussi ce même chemin. La « rupture » souvent instrumentalisée entre les deux Traditions est sans doute derrière. Le chemin reste inexorablement ouvert…
Hervé-Elie Bokobza, JÉSUS ou le messianisme à la lumière de la Torah. Préface du Rabbin Ph. Haddad et du Père M. Rastoin. Ed. Parole et Silence. Paris, janvier 2023 (29 €)


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