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PORTRAIT – Ysabel Saïah Baudis (Orients Editions)

par | 18 Fév 2024 | Divers | 0 commentaires

Une femme qui tisse des liens entre les rives orientales et occidentales de la Méditerranée, et nous donne à découvrir tous les Orients.

Cette terre d’Orient a engendré nos prophètes et nos dieux. C’est là qu’ont surgi les premières villes. On y a inventé l’écriture et les premiers livres du monde sont nés ici.

Une Maison d’édition fondée en 2013.

Première Partie

L’actualité formate notre pensée et notre regard sur des parties du monde que l’on croit connaître ou que nous fixons dans un imaginaire figé ; et qui n’a aucune chance a priori d’être modifié. Tel est, me semble-t-il, la perception que nous avons de l’Orient. Tantôt attrayant et marqué de l’intérêt de ceux que l’on nomme encore aujourd’hui des « Orientalistes » des XVIIIe au XXe siècle, tantôt pour y voir la source d’un écart de civilisation :une culture autre du Maghreb, du Proche- et Moyen-Orient ou de l’Extrême-Orient qui ne pourrait produire que de l’altérité et des actes vils et extrêmes.

Les événements de la vie, une naissance, un retour de situation changent notre trajectoire, et ouvrent des horizons nouveaux. Maxime Le Forestier, dans sa célèbre chanson « Né quelque part », évoque par des mots simples ces chemins, cette providence, ces choses simples de la vie qui nous échappent :

« On choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille. On choisit pas non plus les trottoirs de Manille. De Paris ou d’Alger pour apprendre à marcher. Être né quelque part. Être né quelque part pour celui qui est né. C’est toujours un hasard […]. Est-ce que les gens naissent égaux en droits. À l’endroit où ils naissent. Est-ce que les gens naissent pareils ou pas ? (…) »

Tel est le chemin de beaucoup d’entre nous, et particulièrement celui de Ysabel Saïah Baudis. Journaliste, autrice, fondatrice et éditrice d’Orients Éditions, elle est aussi connue pour avoir lié son destin à Dominique Baudis, avec qui elle s’est mariée, et qui est décédé le 10 avril 2014.

Nous avons eu la chance de pouvoir la rencontrer sous la tente de l’accueil et de l’hospitalité, avec la douceur et l’ouverture d’esprit qui la caractérise si bien. Elle nous raconte son chemin personnel, ce qui l’a conduit à créer une maison d’édition qui nous parle de tous les Orients des rives du « Couchant » à celles du « Levant ».

***

Ysabel, pourriez-vous nous raconter quelles sont vos origines ? Je crois que votre prénom de naissance est d’origine arabe. Il consonne avec un célèbre roman de l’Algérien Kateb Yacine, Nedjma, écrit en 1956…

Je suis née à Alger, d’un Algérien natif de Chlef (Orléans ville) à 200 km à l’Ouest de la Capitale. Ma mère est pied-noir. Ils donnent à cette terre deux enfants dans une Algérie en guerre. Dans un pays de mélanges où les communautés vivaient  les unes à côté des autres, mais ne se mélangeaient pas au point de lier leurs destinées… Mes parents bravent les difficultés et les conventions de l’époque et se marient. Il y a  eu des mariages, mais au regard de 130 années de colonisation, on ne peut pas dire que cela a été très courant.

Cette terre m’a permis de devenir  ce que je suis. Une terre qui porte, qui enivre, qui permet de regarder le Ciel et sentir les odeurs en vivant la diversité des cultures et des traditions. Un brassage de personnes et de destins. Il me reste des souvenirs heureux, des jeux de rue, des images de guerre aussi… Je me sentais aussi bien Française qu’Algérienne. La rue comme l’école sont deux lieux d’apprentissage pour savoir qui l’on est, et d’où l’on vient. On ressent des choses très fortes en se mêlant, et en additionnant des expériences, en se posant des questions, et en se laissant interpeler.

Le pays est en quête de son avenir, et la Toussaint 1954 marque le début de la Guerre d’Algérie. Comment votre famille vit cette période ? En avez-vous des souvenirs ?

Le mariage de mes parents est intervenu dans un temps exceptionnel. Ils avaient radicalement épousé la cause algérienne. Ma mère pensait que cette terre devait devenir algérienne, et de fait elle intègre la cause algérienne portée par son époux lui-même lié au FLN. La progression des événements l’oblige à fuir en Suisse à la fin 1957. Lui était recherché par la Police et l’Armée française. Ma mère a été placée en résidence surveillée avec nous. Ce n’était pas évident de vivre avec des Parachutistes au jour le jour. J’en garde quelques images un peu lointaines. J’ai le souvenir de cette Main que les Arabes aiment porter ou mettre sur le linteau de la porte ou sur le mur de leur maison pour mieux conjurer le sort, « le mauvais œil ». Je me souviens de cette « Khamsa » martelée par eux qui se trouvait sur les murs de notre maison, comme de cette ambiance singulière, inquiétante de ces années. Le 13 mai 1958 sonne pratiquement la fin de la partie. À partir de ce moment-là, les choses s’accélèrent jusqu’au jour de l’Indépendance algérienne (5 juillet 1962). Même si ma mère avait épousé la cause algérienne, rester dans le pays devenait de plus en plus compliqué. Elle décide de le quitter.

La famille arrive en France en 1968. Vous avez alors 11 ans. En une nuit votre monde bascule. Vous passez d’Alger pour arriver à Agen… Vous arrivez en France. Quelles sont vos premières impressions ? Comment votre chemin s’est-il construit ? Quel est votre parcours à partir de ce moment-là ?

J’ai vécu à Agen puis à Bordeaux pour suivre des études de journalisme. J’étais obligée de m’adapter à ce nouveau pays, cette nouvelle façon de vivre. Heureusement nous étions deux avec ma sœur à vivre cela. Je débute ma vie professionnelle en rentrant par hasard à Salut les copains puis Le Figaro et plein de piges. C’est à cette époque que je rencontre Dominique Baudis. Resté cinq années au Liban, il est présentateur du journal de TF1 puis de F3 mais pense à s’engager en politique à Toulouse. Je le suis. C’est lui qui me pousse à  entreprendre un travail de longue haleine en travaillant sur une biographie d’Oum Kalsoum dont il avait filmé les obsèques. Je me lance en étant appuyée par Le Figaro. J’ai la chance d’être aidée par Youssef Chahine qui sera mon guide au Caire pour rencontrer tous les proches de la diva et écrire  la première biographie de cette femme d’exception,. Omar Sharif préfacera mon livre, qui sera traduit en arabe.  Dominique Baudis, très marqué par sa vie au Proche- et Moyen-Orient, m’a amenée dans son Orient en me disant qu’il fallait que je comprenne le début de mon chemin ».

Le changement radical d’univers et d’ambiance change-t-il votre perception intime et personnelle de ce que vous êtes profondément, ontologiquement ? Comment considérez-vous votre identité ? Vous vous sentez plutôt Française ou Algérienne, Algérienne ou Pied-noir d’Algérie ? Une orientale ?

Je crois que je me suis sentie, et me sens encore complètement les deux ! Il me semble avoir réussi par mon travail, et par le lien avec mes enfants, à avoir intégré une addition des possibles, des cultures, un regard qui s’éclaire au son et en lien avec les odeurs de mon enfance. Je dirais donc une addition ! Mes enfants restent d’ailleurs très attachés à mes origines. La proximité affective et intellectuelle avec Dominique Baudis a certainement joué aussi dans ce sens… Cependant, ma mère considérait qu’il y avait dans mon approche personnelle, et surtout professionnelle, un certain déséquilibre pour elle. En 1987, je publie le livre Pieds-noirs, et fiers de l’être pour elle. Je voulais dire aussi que dans ces Orients, les Pieds-noirs avaient apporté quelque chose. Il fallait rendre hommage à ces personnes, à leurs morts laissés derrière eux, à ce que fut aussi leur terre ; et donc écrire un livre sur ces Pieds-noirs bien souvent dénigrés en France… rendre hommage aux morts.

Puisque vous parlez de livre, parlons si vous le voulez bien de votre parcours professionnel et de la création de votre maison d’édition : Orients Éditions. Je crois que votre maison est le fruit de ces mélanges, de ce brassage, et de cet Orient qui a toujours vécu dans votre cœur et dans vos yeux…

Il me semble avoir trouvé un équilibre entre ces mondes, au cœur de ces possibles. Quelque chose qui se conjugue avec la beauté née dans l’enfance, apprise et approfondie pour dire un grand merci à tout ce que j’ai reçu. Mon devoir est de rendre ce qui m’a été offert en montrant les belles choses positives, et non l’aspect souvent négatif lorsque l’on parle de l’Orient ou du Maghreb. Mon ambition est de montrer ce que l’Occident s’est approprié à partir de la culture arabo-musulmane, et au-delà. Je veux dire la multiplicité de ce qu’est l’Orient dans sa diversité et sa richesse. En présentant les fondamentaux, les personnages mythiques , des objets qui font partie de notre vie mais qui viennent d’Orient. J’essaye d’ouvrir des horizons, de permettre à ceux qui ont leurs origines sur ces terres (et aux Européens) de découvrir la richesse de ces contrées et de ces lieux de savoirs. L’Occident a récupéré et intégré des fondamentaux orientaux. Il faut sans cesse recontextualiser, et revenir à ce qui nous construit les uns avec les autres, et les uns à côté des autres… Tout cela fait écho en moi. C’est ce que je ressens depuis l’enfance, et c’est ce que je veux rendre à l’Orient, qui continue à m’alimenter à l’occasion de mes nombreux voyages, en particulier en Tunisie. Voilà le sens que je donne à la fondation d’Orients Éditions.

2ème Partie à venir…

https://www.orientseditions.fr
Adresse mail : ysb@orientseditions.fr
Tél. : 06 42 77 77 05

 

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