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« Orients Éditions »

par | 24 Fév 2024 | Divers | 0 commentaires

Une Maison d’édition qui fait sens et qui rapproche les deux rives de la Méditerranée

« Orients » est votre maison d’édition. Pourriez-vous nous parler de sa ligne éditoriale, de ses critères, de votre ambition ? Fonder une maison d’édition autour des Orients est courageux ; d’autant que dans les pays arabes, on lit assez peu. On trouve peu de librairies, et les effets de la « Nahda » n’ont pas vraiment touché l’ensemble des populations. Le livre reste un lieu pour intellectuels, éduqués,  ayant un petit pécule. Qu’en pensez-vous ?

J’ai fait la connaissance à Toulouse  d’un grand  calligraphe, Henri Renoux et j’ai proposé son livre à un éditeur, un ouvrage  de Mansour Hallaj, grand mystique persan soufi du IXe siècle. La « voie soufie » me semble être un chemin possible aux intersections du monde contemporain.

Le refus de ce dernier me pousse à m’engager dans l’édition. En 2013, je décide de me lancer et de fonder Orients Éditions pour apporter un nouvel éclairage sur ces terres orientales et mieux faire connaître les grandes figures, célèbres ou non, de ce monde arabe méconnu. Je choisis de publier des livres qui invitent à la réflexion et qui rapprochent. Par exemple, je souhaite diffuser la pensée mystique soufie, et faire traduire en français des œuvres d’auteurs maghrébins, andalous, persans qui font partie du patrimoine universel, mais jusque-là accessibles aux arabophones seulement. C’est une entreprise passionnante, mais difficile puisqu’on y est amené à tout faire toute seule. C’est pour cela que je suis fière aujourd’hui des 45 livres édités chez Orients. Je me sers de mes recherches, de mes goûts, de mes désirs à partir de thèmes de prédilection : les femmes, le féminisme arabe, le modernisme arabe, l’esthétisme…

Les gens d’origine arabe ont des failles dans leur histoire qu’ils connaissent assez mal. Il est, je crois, utile et plus que nécessaire de donner des éléments de fierté et de connaissances, surtout aux plus jeunes pour se réapproprier un passé, une culture, et une histoire. Un fossé s’est installé en raison  de méconnaissance et de l’actualité parfois tragique.

Votre ligne éditoriale rejoint celle du projet « Livre des deux rives » de l’Institut français, pouvez-vous nous en dire plus ?

En 2021, l’Institut français a mis en place le programme « Livres des deux rives » concernant la France, le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Ce projet-pilote visait à renforcer et soutenir le dialogue entre les sociétés civiles des rives Nord et Sud de la Méditerranée par des actions de coopération autour du Livre. La visée était d’élargir le projet à d’autres pays européens et du Monde arabe. Le fonds devait accompagner les éditeurs algériens, marocains, tunisiens et français,. Orients Éditions a été retenue pour deux livres La Kahina et les Contes berbères de mon grand-père. Nous étions fières puisque c’est  aussi notre ligne : un livre pour rapprocher.

 Le « S » d’Orients Editions lui permet d’aller là-bas, dans tous les Orients où subsistent des similitudes,  la naissance des monothéismes, le début de l’Écriture, des villes. « C’est un chemin » au cœur d’une terre trois fois sacrée mais on sait moins ce que nous devons à  l’Orient : par exemple, La Fontaine doit beaucoup au Monde arabe.

C’est ce que vous avez voulu illustrer dans Les Fables de La Fontaine en Orients, dont une nouvelle édition est sortie en décembre 2022 ?

Oui. On ne sait pas toujours que La Fontaine doit aussi une partie de son inspiration à Abdallah Ibn al-Muqaffa’, Iranien du VIIIe siècle et à ses fables animalières de Kalila et Dimna, elles-mêmes issues du livre indien du Panchatantra. Dans l’Avertissement qui ouvre son second recueil en 1678, La Fontaine confesse la dette qu’il doit au sage indien Pilpay. Les sujets inspirés de la tradition orientale ne sont que d’une  vingtaine de fables, mais une grande partie provient de Kalîla wa Dimna, un recueil de fables animalières à la destinée étonnante dont nous avons coédité une traduction française avec la maison d’édition Klincksieck. L’Orient utilisait les fables pour rendre évidente cette morale humaine portée par La Fontaine. Ses personnages, s’ils ressemblent à nos ancêtres, sont empruntés à l’Orient. Et ce vieux fonds commun, développé en Inde, en Iran, au Levant, en Turquie, fait transparaître des personnages de chez nous.

Comment est né le projet de cette édition des fables chez Orients, avec des illustrations inédites ?

C’est une magnifique histoire qui prend racine au XIXe siècle, quand le diplomate français Félix Sébastien Feuillet de Conches rêve d’un projet fou : il envoie à ses correspondants des recueils des Fables de La Fontaine pour les faire illustrer par les artistes locaux. Il reçoit des peintures typiques d’Égypte, de Perse, d’Abyssinie, de Chine, d’Inde… Un trésor d’illustrations conservé au musée Jean de la Fontaine à Château-Thierry qui n’avait jamais été publié ni révélé au grand public. C’est maintenant chose faite grâce aux talents conjugués du grand André Miquel et d’Amina Taha Hussein-Okada. Il me semble important de remettre en lumière ces textes qui disent une société mais qui tissent aussi des liens avec la nôtre. Nous n’avons rien inventé !

C’est ce que met ce livre en lumière, ces liens entre Orients et Occident ?

Oui, il s’agit aussi de présenter un aspect méconnu de ces Orients fragiles, et qui ont donné beaucoup à l’humanité. C’est, en fait, dire ce que l’actualité ne montre pas. Combien ce monde est riche et fécond. Il y a une tradition orale plus qu’une tradition écrite. À Cordoue, Capitale d’Al-Andalus, Al-Mansour brûle le Livre ! Au Xe siècle, la ville rayonne en Occident, mais le vizir Amir qui s’était approprié le pouvoir, en 976, s’allie avec les religieux radicaux qui le contraignent à brûler la plupart des 400 000 livres de la bibliothèque de Cordoue. « Le pire ennemi des savoirs, c’est l’Homme ». Quand on brûle le Livre, on brûle l’Homme et l’Humanité. Aujourd’hui, beaucoup sont prêts à instrumentaliser la religion pour parvenir à leurs fins. Pourtant, la religion porte aussi un message d’espoir en mettant en lumière ceux qui agissent pour la transmission des œuvres et du savoir. : « L’encre du savant est plus sacré que le sang du martyr »J’ai d’ailleurs eu la grande chance et le privilège de travailler avec l’Orientaliste André Miquel, qui a été un des derniers géants, un véritable passeur comme le fut en son temps Louis Massignon.

Selon vous, « Le Livre fait du bien »…

Oui, le Livre fait du Bien, et le savoir : bien des penseurs sont passés dans notre Culture, par le biais des Arabes et des Perses. Ils nous ont apporté la philosophie et la théologie… Ils ont donné accès à des auteurs perdus ou inconnus. Pensons, par exemple, à Averroès, à Avicenne, Ibn Arabi, Maïmonide… De grands philosophes grecs nous seraient sans eux tout à fait inconnus. C’est quelque chose qui rassemble et qui rapproche.

L’une de nos visées consiste à publier des traductions   d’ œuvres arabes de « L’Âge d’Or ». Quand on commence une recherche on ne sait pas toujours où cela va nous amener. Il nous arrive de trouver des pépites. Par exemple, en découvrant les dessins de Van Dongen des Mille et une nuits, j’ai eu l’idée de les accoler et de montrer l’érotisme dans ces contes. En lisant La Médecine du Prophète, un texte de Suyuti, un savant soufi du XVe siècle, je me suis dit que le « développement personnel » n’appartenait pas aux Occidentaux ! Michel Canessi et Jamil Rahmani ,médecins expliquent que tout ce qui a été écrit et dit il y a treize siècles est toujours d’actualité (comme Bien Portant avec la médecine du Prophète).

Ce désir d’Orient qui vit en moi, et aujourd’hui à travers ma maison d’édition, tend aussi  à proposer et présenter la modernité du Monde arabe, son humour, des caricaturistes, la lutte des Femmes qui se battent, des artistes. C’est montrer le Monde de l’Orient tel qu’il est vraiment !

Vous publiez un livre de Jacqueline Jondot, passionnée d’Égypte, sur Dalida en montrant combien l’Égypte l’avait façonnée. Un livre en 4 langues puisqu’elle les a entendues dans son enfance en Égypte : l’italien, l’arabe, l’anglais et le français. Les Égyptiens la surnomment encore la « Deuxième Cléopâtre ».

Dalida est née dans le quartier chrétien de Choubra où se trouve une plaque sur le mur de la maison où elle a demeuré avec sa famille. La base de sa personnalité était donc égyptienne. Lors de la Révolution égyptienne sur la Place Tahrir, sa chanson « Helwa ya Baladi » a été reprise par les manifestants. Elle chante pour son beau et doux pays : l’Égypte. De même, lors du voyage de Anouar Sadate en Israël, on avait entonné « Salma ya salama ». Je crois qu’elle aura  aussi donné à l’Egypte une belle leçon d’amour, de poésie, de foi et de courage dans le film Le Sixième jour de Youssef Chahine.

Je suis l’actualité au Maghreb et au Proche-Orient. Comme je suis algérienne d’origine, j’ai été très intéressée par le « Hirak » algérien qui s’ajoutait aux « Printemps arabes ».  Je pensais qu’il fallait fixer cela : Salah Guemriche a raconté le feuilleton de cette révolution dans La Reconquête publié en 2019 chez Orients. Mohamed Salmawy, lui, avait devancé la révolution égyptienne dans son roman Les ailes de papillon (2014).

Il me semble que l’histoire de Dalida rejoint d’une certaine façon la vôtre. Elle fait écho… Les femmes ont une certaine importance dans votre parcours. Les luttes qu’elles portent au jour le jour, et qui nous rappellent soit des livres, soit des films, soit des figures incontournables. Par exemple, Hoda Chaaraoui est une figure centrale du féminisme égyptien du début du XXe siècle. L’écrivaine féministe égyptienne Nawal al-Saadawi avec son parler vrai, et la féministe algérienne Wassyla Tamzali.

Après avoir publié le livre sur Dalida, et à l’occasion de l’exposition sur les Divas du Monde arabe, nous avons sorti un coffret réunissant Dalida et Oulm Kalsoum. Rendre aux femmes est devenu au fil du temps une évidence ; et presque une urgence. Parler de la femme, de sa place dans la société, dans un monde patriarcal, de ses revendications, de son besoin naturel d’égalité, des droits à conquérir, des luttes et de la Culture qu’elles portent et transmettent tout à la fois. En définitive, quel est leur but ultime si ce n’est de devenir ce qu’elles sont, habiter leur être de femme et de personne ; et pas seulement de mères. Exister en tant que femmes !!! Oui, je me sens proche de ces  femmes, des héroïnes du quotidien.

En vous écoutant et en parcourant votre catalogue très éclectique je m’aperçois que vous avez besoin de mettre des mots et des lumières, de la chair, des étoiles dans notre Ciel et dans celui de tous ces Orientaux qui cherchent une voix comme celle que vous portez.

Vous avez besoin de rendre, de redonner, de proposer des chemins ouverts nouveaux, et de vous tenir toujours prête à relever le défi d’une nouvelle chance pour que la Culture s’infuse dans nos vies. Ce que vous dites me fait penser à Kamel Daoud qui a écrit un beau livre,Aller sur la plage . Il nous partage sa vision personnelle de la Méditerranée pour repenser cet espace à frais nouveaux. Il n’est pas juste une mer intérieure qui sépare mais qui unit. Elle n’est pas seulement le plus grand cimetière du monde mais à travers elle se noue un enjeu et une tragédie d’une actualité ô combien brûlante… Évoquer la plage, où l’on se repose, et en même temps en parler comme un lieu de passage, et parfois comme un naufrage de vies perdues…

Le passage c’est aussi Étienne Nasr ad Din Dinet et son amour pour l’Algérie, et pour Boussaâda. C’est un peintre français mystique, qui dans les années 1884 s’enfonce dans ce pays, dans sa civilisation en ayant découvert la grande richesse qu’il renferme. Il désire unir les deux pays qu’il aime… Nous parlions d’André Miquel, mais nous pourrions aussi évoquer Saint François qui rencontre le Sultan, Ramon Llull, Charles de Foucauld, Louis Massignon ou Loti. Ces hommes qui ont voulu rendre aux Arabes, aux Turcs ottomans, aux Algériens, aux musulmans ce qu’ils nous ont donné jusque bien souvent leur sang…  Il était évident pour lui de devoir écrire une biographie, une hagiographie du Prophète pour honorer ceux qui étaient tombés pour la  Première  Guerre mondiale en France. Dans les salons du livre où je me rends, je vois la fierté des Arabes  parce qu’il existe une maison d’édition qui parle de leur culture et de leur histoire.

Pour terminer notre conversation, pourriez-vous nous présenter rapidement ce  beau et très riche catalogue rempli de beauté, de saveurs, d’odeurs, de poésies qui donnent à chaque page envie d’aller boire un café, écouter Fayrouz ou Dalida, voguer sur les flots à bord d’une felouque, de rire ou pleurer… Discuter avec le Libanais Salah Stetié ou avec l’Algérienne Wassyla Tamzali. Pourriez-vous nous dire quelle est votre actualité éditoriale, et quels sont vos projets pour 2024 ?

J’ai du mal à me projeter. ..Je suis dans l’instant présent. Ce que je souhaite avant tout c’est que mon travail ne meurt pas ! Nous éditons environ cinq livres par an. Les projets sont nombreux, et je reçois de plus en plus de manuscrits. Nous avons, par exemple, un livre sur le chemin du café avec le texte d’Antoine Galland, le génial orientaliste des Mille et une Nuits, revu par Ahmed Youssef.le kawa est bien arabe mais on ne le sait pas… Nous éditerons aussi un jeu-livret de tarot inédit qui vient d’Orient…Parmi nos autres projets, nous allons publier une traduction d’un livre illustré de recettes de plusieurs grand-mères à leur petite-fille. Je souhaiterais  beaucoup publier un livre sur la Palestine L’éducation par les livres comme vecteur d’émancipation me tient beaucoup à cœur.

Au moment de nous séparer, Ysabel Saïah Baudis nous délivre un sentiment intérieur éclairé par le logo de sa Maison d’édition, et qui devrait apporter les nombreux lecteurs des livres qu’elle publie. Elle me glisse à l’oreille comme un secret et une douce vérité qu’« un livre est le beau chemin pour la connaissance et la réconciliation des gens ». Nous vous souhaitons de nous accompagner encore longtemps sur ce beau chemin de rencontres, de dialogue et de paix entre les peuples et les cultures de la Méditerranée. Merci Ysabel.

https://www.orientseditions.fr

Adresse mail : ysb@orientseditions.fr

Tél. : 06 42 77 77 05

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