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Le Père Emile SHOUFANI

par | 7 Avr 2024 | Divers | 0 commentaires

Le Curé de Nazareth – Passeur de Paix en Galilée nous a quittés…

« Made in Ailleurs.fr » dans le cadre de ses activités vous propose deux figures du dialogue pour la paix et la coexistence entre les peuples, les confessions religieuses et les cultures. Deux prêtres qui ont œuvré, parmi tant d’autres personnes, pour la paix et le dialogue : le Père Emile Shoufani (Curé melkite de Nazareth) en dialogue principalement avec le Judaïsme (mais pas seulement), et le Père Paolo Del Oglio, sj (Supérieur jésuite du Monastère Mar Moussa (Syrie), qui a travaillé pour sa part au rapprochement avec l’Islam. Enlevé par Daesh nous n’avons plus de nouvelles de lui.

Nous commençons avec ce mois d’Avril avec le Père Emile Shoufani qui vient récemment de décéder.

In Memoriam

L’Association « Béthanie-Lumières d’Orient » fondée sous ma conduite avait proposé plusieurs actions de solidarité auprès des chrétiens d’Orient réunissant les deux rives de la Méditerranée en visant des jeunes orientaux et des jeunes européens entre 18 et 30 ans. L’Association au service des Chrétiens du Proche-Orient, en faveur de la paix, de la justice et de la dignité de l’Homme. Comment tisser des liens et des passerelles ? « Juste un pont …» jeté entre des Eglises-sœurs, entre l’Occident et l’Orient pour permettre à nos Frères et Sœurs – par des moyens fraternels et solidaires – de rester sur leurs terres ancestrales, dans la liberté de culte et la liberté religieuse, dans l’équité des Droits et des Devoirs, dans la justice, dans la concorde et dans la paix. Ainsi, ensemble, nous construirons, selon l’intuition de Saint Jean-Paul II, « des ponts plutôt que des murs ».

Un Projet d’un Camp pour la solidarité et la paix 

Des jeunes qui vivent un temps d’expérience de Dieu au contact fraternel de chrétiens libanais. Nous proposons qu’ils puissent travailler à la rénovation de maisons appartenant aux plus pauvres. Ils partagent la fraternité, la solidarité y dans un esprit de prière, de joie à posant des pierres et des signes pour engager résolument dans un mouvement de paix. Les tristes évènements que nous connaissons appellent à la recherche d’un dialogue constant entre les rives de la Méditerranée, à une meilleure connaissance, à un approfondissement de sa foi et à s’engager par le cœur à poser des actes de solidarité.

Ce PROJET n’est pas un temps de vacances ni une découverte touristique du Liban, d’Israël, de l’Egypte… mais bien d’une connaissance de l’Orient chrétien. Nous avons choisi le Liban, mais nous pourrions aussi imaginer pouvoir à nouveau faire un Camp en Jordanie, en Terre Sainte, en Turquie ou en Egypte… Il s’agit de pouvoir entrer dans un mouvement profond pour favoriser la rencontre, la connaissance, le dialogue en faveur de la paix, de la justice et de la concorde. Les Jeunes de 18 à 30 ans sont l’Europe de demain, les décideurs de demain, ceux qui feront ou déferont la construction de l’Europe, de la Méditerranée. Il y a là un espace chrétien d’avenir. Cet espace de dialogue servira dans la rencontre vraie des religions. Comment ouvrir le Proche-Orient à une meilleure connaissance des occidentaux ? Chercher la meilleure contribution possible de l’association avec ce Projet fédérateur sur les deux bords de la Méditerranée.

Un Projet innovant qui essaye de répondre à sa mesure à l’actualité du Proche-Orient et, qui a pour ambition de présenter une alternative à la violence d’une part ; et d’autre part à une meilleure connaissance de l’Occident de l’Orient chrétien. Nous avons le souci d’aider des chrétiens à pouvoir rester chez eux. L’Eglise d’Orient s‘étiole se meurt, et se vident de ses chrétiens.

Un espace de dialogue et de paix

Ce Camp voudrait répondre à l’invitation du Pape Benoît XVI lors de son voyage au Liban, et aux appels successifs des Patriarches, des évêques et des communautés d’Orient soutenues par le Pape François. Les chrétiens se trouvent au cœur de ces conflits. Il y a soit urgence à entrer dans cette dynamique de dialogue qui est devenue un lieu incontournable si l’on veut favoriser la paix. Jusqu’alors les événements du Proche-Orient nous éloignaient de l’actualité, mais la réalité a rejoint l’Occident jusque dans ses entrailles. C’est donc un enjeu pour la Méditerranée, pour l’Europe et pour le Proche-Orient dans toutes ses composantes ; et principalement pour les chrétiens. Tout ceci nous a impliqués et engagés, nous mettant en face de notre problématique en Europe. Des jeunes européens sont venus nous rejoindre répondants ainsi à notre invitation : « Deviens un bâtisseur de paix ! ».

Un mouvement s’est créé entre eux durant le temps du Camp… des échanges entre les deux rives de la Méditerranée, une connaissance mutuelle, connaissance des rites liturgiques et des Eglises dans leur diversité, de s’approcher de la réalité du dialogue inter religieux avec l’Islam en particulier ; et enfin de travailler pour la paix. Tout cela nous paraît aujourd’hui tellement d’actualité et si nécessaire eu égard à ce qui se vit au Proche-Orient !

Tout le long de cette activité solidaire les jeunes européens découvrent non seulement la beauté du pays, l’accueil de ses habitants, la richesse et la diversité de la liturgie orientale, mais surtout ils ont pu tisser des liens amicaux, fraternels et solidaires. L’implication généreuse des jeunes dans la visite aux personnes, dans les rencontres avec les enfants et les jeunes, et principalement dans le chantier de rénovation des maisons les plus pauvres… au Liban, en Israël, à Bethléem et Nazareth. C’est justement dans ce cadre-là que nous avions rencontré le Père Emile Shoufani, sa Paroisse, les jeunes arabes palestiniens engagés ou non dans la « cause palestinienne », mais tous formés à l’esprit d’Abouna Emile… Ces jeunes généreux sont venus disponibles pour rejoindre des lieux, d’autres jeunes, d’autres cultures, d’autres façons de croire. Ils sont venus aussi avec des questions de foi, des inquiétudes par rapport à leur avenir ; parfois aussi avec de solides questions sur leur vocation. Avec ces jeunes nous avons commencé à poser les premières pierres d’une construction en vue de la paix, de la justice, du Droit, de la connaissance mutuelle et de la fraternité. Il est aujourd’hui plus que nécessaire non pas de parler mais d’agir par des gestes concrets, visibles qui nous font vivre l’Evangile de la miséricorde en fraternité et dans la joie ! Nous avons reçu beaucoup de Patriarches, d’évêques, de religieuses, différentes personnalités avec fierté et admiration.

En Galilée, le Père Emile Shoufani est une personnalité attachante de Terre Sainte.

Né le 24 mai 1947 dans la ville palestinienne de Nazareth. Il est le deuxième d’une famille de huit enfants. Ses parents sont arabes chrétiens et citoyens israéliens. Son père est Melkite et sa mère est orthodoxe. Son grand-père et son oncle – son fils de 17 ans -, accompagnés de 14 jeunes, furent tués le 30 octobre 1948. Ils n’étaient pas armés. De simples civils… Peu de temps après la création d’Israël en 1948, sa famille est expulsée. L’exode palestinien devient massif après le 14 mai 1948 et la déclaration d’indépendance d’Israël, qui déclenche la première guerre israélo-arabe. Elevé dans une famille palestinienne de tradition grecque-catholique/melkite), il avait retenu de sa grand-mère à laquelle il était très attaché un message de fraternité empreint de dialogue et de paix. Elle lui disait :« Contrairement aux idées reçues, le pardon n’est pas un service qu’on rend à l’autre : il permet de ne pas vivre dans la vengeance, mais en paix avec soi-même ». Ce sentiment fraternel profond envers les Juifs comme envers les musulmans et l’Homme universel était resté dans le cœur du jeune Emile. Le bagage est  lourd à porter : une enfance marquée par le massacre de plusieurs membres de sa famille tués par des Israéliens à la suite de la création de l’Etat d’Israël.

« L’historiographie des événements de 1948 en Palestine reste un chantier ouvert et un véritable champ de bataille car ici l’écriture de l’histoire entre dans les enjeux mêmes du conflit. C’est au point que prétendre rappeler les faits hors des interprétations dont ils font l’objet apparaît comme une véritable gageure. Guerre d’indépendance pour les uns, catastrophe (Nakba) pour les autres, placée ici sous le signe de l’héroïsme fondateur, là sous le signe de l’anéantissement d’un monde. » (Nadine Picaudou)

En 1964, à 17 ans, il s’en va en France, et entre au Séminaire de Marsang-sur-Orge. Il sera ordonné, en 1971, après des études au Séminaire d’Issy-les-Moulineaux. Désormais, il s’attache à mettre en œuvre un esprit de dialogue entre toutes les composantes de la population arabe d’Israël, chrétiens de différentes confessions, druzes et musulmans. Il retourne en Terre Sainte pour vivre à Nazareth et devient le curé catholique grec-melkite de cette paroisse. En 1976, devenu directeur l’Ecole secondaire de Saint-Joseph de Nazareth (1300 élèves de 35 villages et villes des alentours). L’Ecole devient peu à peu un lycée d’élite parmi les meilleurs du pays. Il y organise des échanges avec un lycée juif situé près de l’Université hébraïque de Jérusalem. Arabe citoyen d’Israël, il forme l’élite intellectuelle arabe d’Israël, en œuvrant pour l’intégration de la jeunesse chrétienne, musulmane et juive par la connaissance réciproque et l’échange. Le message est clair : « L’éducation pour la paix, c’est l’art de reconnaître cette lumière infinie qui nous habite, qui brille au milieu de nos pauvres contingences. C’est l’art de la rencontre simultanée de deux lumières, celle qui vit en moi et celle qui vit en l’autre, à travers et au-delà de nos différences. C’est l’art de prendre l’autre avec soi, en soi, sur soi. Prendre l’autre en charge, le porter et nous porter ensemble, ce n’est pas là de la théorie« .

Un Palestinien dans le dialogue… Un éducateur.

C’est l’occasion pour ces enfants chrétiens et musulmans de Galilée, d’apprendre à vivre leur propre identité, de se former, d’acquérir une ouverture culturelle. Le lieu est propice à la découverte d’une autre façon d’envisager l’Autre, de vivre le conflit avec lequel ils grandissent. Ils rencontreront régulièrement des enfants juifs pour échanger, se connaitre et essayer de faire tomber les barrières de la haine. Un message pour faire vivre deux peuples et trois religions, pour coexister et trouver des chemins de paix et dialogue. Une œuvre de paix chrétienne où le pardon l’emporte sur la vengeance et la haine. Il resta fidèle à cet engagement toute sa vie. Il n’est pas le seul à faire cela. Il essaye de construire des ponts et passerelles, d’ouvrir le dialogue entre Juifs et Arabes israéliens et Palestiniens. Bruno HUSSAR, Frère Dominicain d’origine juive né en Egypte fonde en 1969, après la Guerre de Six-Jours, « Neve Shalom » – « Wahat as Salam » « Oasis de paix ». C’est un village communautaire situé dans le no man’s land résultant de la Guerre de 1948.

Émile Shoufani dans sa jeunesse s’était rendu dans le Camp de concentration de Dachau. Fin 2002, dans un esprit de réconciliation, il lance un projet courageux. Un voyage à Auschwitz est organisé. 500 personnes y répondent dont 300 israéliens arabes et juifs : « J’appelle mes frères arabes à se joindre à moi pour accomplir ensemble un geste fort, gratuit et absolument audacieux. Sur ce lieu qui incarne l’atroce du génocide, à Auschwitz-Birkenau, nous ferons acte de fraternité envers les millions de victimes… Cet acte de mémoire signifiera notre refus radical d’une telle humanité, il témoignera de notre capacité à comprendre la blessure de l’autre ». « J’appelle mes frères juifs à comprendre que pour l’immense majorité du monde arabe et musulman, le conflit qui nous déchire n’est absolument pas d’ordre religieux, ni encore moins racial. Les Arabes ne sont pas les continuateurs de ceux qui voulurent jadis faire disparaître les Juifs en tant que Juifs. Héritiers comme eux de la foi d’Abraham, ils sont comme eux porteurs de valeurs lumineuses. ». Ce détour par les abîmes les plus sombres de la mémoire de l’humanité ne peut relativiser en aucune façon les souffrances d’autres populations, en d’autres lieux et en d’autres temps. Il ne peut au contraire que nous renvoyer chacun à nos responsabilités du présent, et à notre vocation d’êtres humains en marche vers un “ Vivre ensemble » ».

Ce voyage « Mémoire pour la paix » lui vaut de recevoir le Prix de l’UNESCO en 2003.
A cette occasion, il s’exprime dans le Journal « L’Opinion » en novembre 2014 : « L’Orient ne connaissait pas la Shoah. Pour nous, la Seconde Guerre mondiale, qui s’est déroulée en Occident, se résumait à la bataille de Stalingrad et à la victoire des communistes sur les nazis. Nous n’avons pas perçu la réalité de cette idéologie nazie déterminée à exterminer tout un peuple. Pour moi, la prise de conscience a eu lieu en 1966 quand j’ai visité le camp de Dachau en Allemagne. Là, j’ai senti comme quelque chose qui m’étranglait. Mais mon approche de ce vécu juif restait très intellectuelle. C’est en l’an 2000, lorsque la deuxième Intifada a réactivé toute la réalité de la menace contre les Juifs, que j’ai découvert à quel point cette souffrance était terriblement vivante dans le cœur, le ventre et la tête des Juifs.

Vous êtes arabe culturellement, Chrétien spirituellement et israélien de citoyenneté. Est-ce que, parfois, vous vous sentez déchiré entre ces trois identités ?

Il y a même une quatrième dimension, celle de l’Orient ! Je suis un Chrétien de l’Orient et non de l’Occident, je dis cela non pas pour me désolidariser, mais parce que je vois les choses autrement. Je me sens tout à la fois, israélien, arabe, chrétien, et oriental sans que j’éprouve le besoin d’étouffer l’une ou l’autre de ces dimensions. Je pleure si une maman perd son enfant, qu’elle soit juive, chrétienne ou musulmane. Dans ce cas, ce qui nous définit, ce n’est plus une identité – si ce n’est celle d’être humain – mais le fait de voir une réalité humaine dans les autres appartenances.

Prenons un exemple concret. L’été dernier, lors du conflit entre Israéliens et Palestiniens à Gaza, il y a eu des morts des deux côtés, mais beaucoup plus du côté palestinien. Il y a un net déséquilibre quantitatif. Est-ce que dans ce cas, compte tenu de votre histoire personnelle, vous ne vous sentez pas plus arabe qu’israélien ?

Je n’accepte pas cette manière de voir. C’est une analyse journalistique qui n’a rien à voir avec la réalité humaine à laquelle on est exposés. La mort c’est la mort. Quand vous voyez des parents pleurer la perte de leur enfant, vous ne pouvez pas ne pas être pris aux tripes parce que chacun d’entre eux est unique (…) Pas de ségrégation pour les chrétiens ou les musulmans en Israël ».

En 2004, il obtient un Doctorat honoris causa de l’Université catholique de Louvain (Belgique). En 2014, le Prix de l’Amitié judéo-chrétienne de France lui est remis.

Personne ne fait jamais complètement l’unanimité… Il eut des débats internes. On se souvient de ses discussions avec Mgr Elias Chacour, des critiques des uns ou des autres. Néanmoins, il a été comme certains autres un témoin pour qu’un dialogue inter confessionnel et inter culturel existe. Son Chemin sur Terre s’est terminé dans la nuit du 18 février 2024 dans le lieu qu’il avait aidé à édifier avec la Communauté du Chemin neuf. Une nouvelle étoile de la Paix brille dans le firmament… Qu’elle nous aide à terminer cette guerre atroce.

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