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«L’homme de Tanger»

par | 28 Mai 2024 | Recension | 0 commentaires

Les sentiments au cœur d’une intrigue policière dans une ville à la double identité.

 

Après Salé, Casablanca, Marrakech et Fès, le Festival « Littératures Itinérantes » s’est tenu en juin 2023, en présence de 40 écrivains du monde entier ; dont 16 pays du Maghreb… à Tanger. Un écrivain français, Gilles Gauthier, marque cette rencontre littéraire par sa présence, et par le thème qu’il aborde dans son dernier livre « L’homme de Tanger » publié aux Editions Riveneuve. Il fut l’heureux traducteur de l’égyptien Alaa el-Aswani ; auteur du délicieux « L’immeuble Yacoubian ». Diplomate au Caire et à Alexandrie, il a goûté de tous ses sens la culture, les odeurs, la sensibilité orientale et maghrébine. Ce passionné du Monde arabe est notamment connu par d’autres ouvrages « Entre deux rives: 50 ans de passion pour le monde arabe », et « Un si proche ennemi » qui a beaucoup touché les lecteurs arabes. La littérature arabe n’est pas très encline à écrire des romans policiers ; et surtout s’ils touchent le système étatique ou les milieux mafieux. Récemment le cinéma nous a donné deux films où l’action policière se déroule en Egypte : « Le Caire confidentiel » et « Conspiration au Caire » de Tarik Saleh. S’aventurer sur ces sentiers est toujours un risque au Maghreb et au Proche-Orient pour une raison ou une autre.

L’intrigue criminelle se mêle à la vie amoureuse des personnages. Quoi qu’il en soit, « LHomme de Tanger » inscrit les pratiques homosexuelles dans l’ordre des choses possibles en montrant des amoureux du même sexe. Le tabou n’est certes pas tombé quoi qu’on en dise. Répondant à une interview dans « L’Orient-le-Jour », l’auteur expose les prémices de l’écriture de son roman : « Lorsque j’ai commencé à écrire ce roman, mon intention était d’évoquer une ville, Tanger, mi-réelle, mi-mythique, réelle en tout cas telle qu’elle l’a été pour moi à un moment de ma vie. Il ne s’agit bien sûr pas d’une étude sociologique exhaustive. Mon Tanger tourne autour de dix lieux et de quelques dizaines de personnes. Je voulais évoquer la ville et y donner vie à quelques personnages, certains inspirés par des amis que j’avais fréquentés dans les années soixante-dix, comme Madame Simone ou le marquis de Camposanto (sous un autre nom), d’autres totalement inventés comme les trois princesses. Parmi ces personnages inventés: Pierre et Namir, même si le parcours de Pierre ressemble au mien, tandis que Namir est issu de mon cerveau ou de mon cœur. Comment le roman est-il devenu policier? Une première scène s’est imposée à moi, celle du cadavre repêché dans la mer. Cela fait des années, j’avais déjà commencé à écrire un récit inachevé qui commençait de cette façon. C’est cette première scène qui a entraîné toutes les autres ». Le roman est marqué par une intrigue, une enquête policière par deux policiers, une traque qui s’engage. Le cadre est planté ; pourtant effectivement le livre tournait à ses débuts à la représentation d’une ville connue de lui, et de personnages qu’il souhaitait présenter ; et voilà que le génie de l’auteur en a décidé autrement…

La mer sépare deux terres qui n’en faisait qu’une, et voilà que les plaques tectoniques ont décidé qu’elles devaient s’éloigner un temps pour se rapprocher un jour de ce même Temps. La côte nord de l’Espagne flirte avec les rives de l’Afrique, et plus précisément avec le Maroc. Jadis on ne se s’aventurait pas au-delà du Détroit de Gibraltar. Les « Colonnes d’Hercule » faisaient frontières entre le monde connu, le monde des ombres, celui de la civilisation, et du danger… La proximité de ces terres nous attire et nous donne envie de sauter par-dessus les flots. Loin de Bagdad et de Damas son paradis terrestre, l’Al-Andalus sera chanté par les plus grands poètes. Il entrera dans les rêves et l’imaginaire de tout musulman. Il fera naître également une attirance, un appétit féroce ou délicat aux nombreux écrivains, poètes, aux peintres occidentaux, et aux touristes internationaux.

Il poursuit : « Tanger est devenue une ville prédestinée à l’appétence – qui est à l’origine même de son identité – et à l’enfer des désirs contradictoires et furieux, entre deux rives qui s’affrontent jusqu’à la passion et se contredisent jusqu’à la querelle. C’est pourquoi Tanger tente ses hôtes avec toute la splendeur résultant de « l’amour qui se transforme en haine » et vice versa. D’où la conversion de Tanger en une réalité pleine de gens, d’agents de renseignement, de femmes, de voyageurs, de personnes en transit et d’autres résidents…, dans un va-et-vient continu entre les deux rives et une oscillation entre le pôle de l’ivresse et celui de la conscience. Tanger finit par constituer un imaginaire, avec ses mythes et ses légendes, partagé entre deux rives qui flirtent de manière tragiquement mortelle. C’est le résultat naturel de deux rives contiguës, dont l’imaginaire commun est partagé entre les deux côtés et dont l’identité est distribuée entre les deux frontières (…) Les chemins et les vies se sont entremêlés, découlant d’une capitale symbolique entre les deux rives, entre deux cultures contiguës grâce à l’astuce de la géographie et de l’histoire ».

La ville séduit les écrivains, les romanciers, les artistes comme Bowles, Genet et tant d’autres. Ils sont habités par elle. Tanger plantée entre les deux rives préserve sa civilisation. La ville des deux rives pour flâner au milieu des café, se rendre dans les discothèques afin de vivre concrètement cet imaginaire « ou plutôt, pour vivre deux imaginaires à partir d’une seule rive ». Les représentations de la ville contenues dans l’imaginaire romanesque et poétique permettent de sexualiser Tanger en réactivant l’idée d’une possible destination homosexuelle datant de la fin du statut international jusqu’aux années 1960. Tanger serait donc entrée tout comme Sitges, Ibiza, Mikonos ou San Francisco dans l’univers gay par excellence… Le statut international de Tanger, en 1923, permettait d’être l’un de ces lieux où l’on détournait la tête sur les relations sexuelles, et où s’annulaient les lois et les coutumes moralisatrices occidentales. Les désirs et les pratiques refoulés de l’Occident y étaient possibles. Le déclin de Tanger permet toujours les pratiques clandestines et illégales (dont l’homosexualité et la prostitution). Elles persistent en dépit des contraintes locales et officielles. Les interdits sont brisés, et la sanction sociale ou pénale jusqu’à la fin de son statut international permettra « une tolérance » vis-à-vis du non-respect des règles, et de la morale admise dans le Royaume chérifien.

Avec ce nouveau roman, l’auteur brosse le portrait de cette ville qui, dans les années 70, était le lieu de rendez-vous des gays en quête d’aventures. Le Polar se situe à Tanger dans en 1978 où les rencontres gays sont encore nombreuses. Il met en scène un professeur qui avait quitté la ville sans prévenir personne. Il était parti ; et c’est tout. Personne ne l’avait su ; et même pas son amoureux qu’il avait abandonné du jour au lendemain. Contre toute attente, il revient à Tanger quelques années plus tard. Pierre Favier revient après avoir reçu un message de son ex-amant ; un peu comme dans le film d’Alexandre Arcady « Là-bas, mon pays ». Un message laconique, peu expressif voire mystérieux le convoque à le rejoindre. Tellement inattendu et un peu angoissant, Pierre décide de retourner à Tanger, mais ne verra pas son amoureux Lotfi. Il n’est pas là. Où est-il ? Qu’est-il arrivé ? Pourquoi me faire venir si c’est pour ne pas venir ? Autant de questions qui s’entremêlent. Il attend patiemment et fébrilement se demandant ce qui a pu arriver ? Que s’est-il passé ? Caché, la nuit étant arrivée, il assiste bien malgré lui à une scène improbable. Une embarcation débarque un cadavre. Un autre meurtre survient, et d’autres encore. Il n’y a pas que ce cadavre et ces meurtres, mais tout un système mafieux, une corruption au sein des structures les plus hautes de l’Etat (c’est vrai dans tous les pays arabes. La corruption est répandue à tous les niveaux, et plus on regarde vers le haut plus elle est importante). Pour camoufler les fils qui s’emmêlent et protéger les corrupteurs on est prêt à frapper, à menacer, et tout devient dangereux. Le trafic de stupéfiants, par exemple, reste le fléau principal au Maroc ; et entraînant des répercussions dans toute l’Europe en arrivant sur les côtes espagnoles par le Détroit de Gibraltar. Pierre ne sait toujours pas où se trouve Lotfi…

Un soir attablé dans un Club, Namir revient vers lui. Il ne se souvenait pas qu’il avait été son amant avant que Lotfi prenne sa place ; et voilà que l’histoire reprend ses droits, et l’attirance des corps et des âmes aussi. Pierre poursuit son enquête personnelle en posant des questions dans les bouges, les lieux sombres et obscurs sans doute malfamés ou les restaurants. Il dérange avec ses questions, et comprend que sa vie peut être menacée. A qui peut-il faire confiance ? Les relations entre Namir et Pierre ne sont pas simples. Emouvantes et déchirantes, pleines d’amour et de violence. Ils peuvent se rencontrer pour l’instant. De quoi sera fait demain tellement ils sont écartelés, et pourraient l’être encore en fonction de la pression sociétale ? Ils sont plus qu’attirés. Les sentiments les lient. Ils s’aiment.

Le mythe de Tanger subsiste jusqu’aux années 1960, devenant un lieu incontournable de tourisme sexuel et spécifiquement homosexuel. La ville présente les ingrédients d’un espace où la quête de liberté fournit les ingrédients pour se désencombrer des normes établies dans les sociétés. Une invisibilité sociale de l’homosexualité se manifeste…, néanmoins elle est, au Maroc, frappée d’un double H : Hchouma (honte) et Haram (péché). À l’instar de la religion et de la Loi, la société marocaine est incontestablement homophobe. Être homosexuel c’est avant tout vivre caché. S’il est possible – sous réserve d’être très discrets – d’avoir des relations sexuelles, il est en revanche beaucoup plus rare de construire une histoire d’amour ou de se projeter dans l’avenir. À moins de faire le choix de partir. Pour vivre son homosexualité au Maroc, LA condition sine qua non reste la discrétion. Les plus jeunes s’inventent des petites amies, des rendez-vous avec des filles, les plus âgés, eux, se marient, ont des enfants, mais la nuit un autre monde existe… Avouer à sa famille, à ses amis, son homosexualité est quasiment impossible. Trop de peur, d’incompréhension, de condamnation a priori, voire de culpabilité personnelle. Dans la grande majorité des cas, la personne restera seule face à elle-même, à ses mensonges et à ses souffrances.

Les Gays ont trois visages : un pour ses parents, un pour ses amis et celui que lui renvoie le miroir. Il ne peut en parler à personne, se renferme sur lui-même, se croit malade et seul au monde. Ils sont obligés de contourner l’interdit et d’imaginer des solutions pour exister. Les pressions exercées au quotidien ne permettent pas que des histoires d’amour puissent durer longtemps ; à moins d’être discret et de ne pas vivre dans sa famille. L’homophobie est liée à l’Islam, qui condamne sans appel l’homosexualité considérée comme un délit et la renvoyant à l’image d’une perversion et d’une déviance sexuelle. La société reste patriarcale. Les valeurs islamiques imposent un silence pesant dans la société. On regarde souvent de l’autre côté, et les « petits arrangements » vont bon train.

Ici, l’auteur casse le moule, et fait des amours entre ces deux garçons une simple histoire belle et normale. Les sociétés arabes commencent peu à peu à changer mais le chemin est très lent. Même si la révolte des jeunes du Rif au Maroc, le mouvement de l’Hirak en Algérie, ou en Tunisie ont donné quelques espoirs dans l’ensemble des pays arabes, l’homosexualité reste un sujet tabou, compliqué, rejeté et toujours passible de lourdes peines. Le chemin est encore long… En recevant le Prix du Polar Gay 2024, Gilles Gauthier apporte avec d‘autres auteurs du Monde arabe l’expression remplie de charme et d’urgence pour une communauté LGBTQ+ à soutenir et à accompagner vers plus de liberté. L’Amour restant toujours de l’Amour pour qui que ce soit… Avec Gilles Gauthier, nous savourons les odeurs, les promenades dans les rues tangéroises en déambulant dans la ville. Nous visitons des lieux interlopes, des docks, des princesses orientales, des écrivains un peu à la dérive, des « señoritos espagnols ». Et puis, il nous permet de découvrir le « Tanger gay » …

Les Editions Riveneuve nous offrent, ici, une belle écriture d’un romancier attachant abordant au fil de l’intrigue un sujet difficile, et motivant des libertés à conquérir au Proche-Orient et au Maghreb. Un livre qui se lit avec bonheur, et une intrigue qui nous bouscule.

Gilles Gauthier, « L’Homme de Tanger ». Editions Riveneuve. Paris, 2023. 267 pp. 19 €.

 

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