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Sébastien de Courtois: « Nous voulions être des légendes ! »

Avec le dernier opus de Sébastien de Courtois nos pas nous conduisent en Europe à un moment de la vie où tout en définitive se décide, « ces minutes cruciales où les choses se mettent en place ».

Nous ne sommes plus sur les bords de la Méditerranée, à Istanbul. La chose est dite sous la plume de Sait Faik Abasiyanruk : « On habite des années dans une ville. On en a assez. On s’en lasse. On croit avoir vu les moindres recoins, les connaître tous. Pourtant, elle recèle encore bien des gens et des rues inconnues, bien des bâtisses devant lesquelles on passe quatre à cinq fois par jour sans même les remarquer ».[1] On sentait bien dans ce livre qui se termine au « Rendez-vous au café de l’amertume » et sur la Place Taksim, au grand rendez-vous des illusions que le chemin allait s’arrêter là. Que restait-il encore à la fin de ce temps et de ces amours mortes ? « Un jeune homme se tient seul sur la grande place de Taksim. Il ne bouge pas pendant des heures. Son regard croise l’infini et remplit l’espace. D’autres le rejoignent bientôt, en silence. L’insoumission continue. Nous ne sommes pas seuls ! »[2] L’auteur n’est plus aujourd’hui sur les rives du Bosphore, à la croisée des continents. Il nous emmène dans son univers pour ce premier roman, et sa plume reste toujours fine et délicate.

Dans cet hier, des personnages enfouis au creux de nos et de nos ridules sont tapis prêts à surgir. On les oublie ou on les cherche. On les guette. Ils ne sont jamais loin de nous. Frédéric est l’une de ces personnes, l’un de ses amis qui ne cesse d’hanter ce présent convole avec nos sentiments entre amour et amitié. Où que l’on soit, cet Ami ou cet Amour, nous prend par la main et nous conduit là où l’on ne désirerait pas aller… la mémoire, les regrets, les choses qu’on aurait voulu dire, une dernière chose à partager, un aurevoir qui n’a pu avoir lieu, le chemin inachevé…

Frédéric, l’ami de Sébastien, le personnage de l’auteur qu’il nous fait revivre au fil des pages. C’est sur les bancs de la Faculté de Droit de Toulouse en 1991 que cette amitié va se nouer. Un regard, un geste, un silence, une posture. Tout est là, même si on ne l’avoue pas. On sait que celui-là sera dorénavant au centre de ma vie. Frédéric, un long soupir… « Un garçon qui ne laissait personne indifférent, comme nous allions le découvrir, à l’aise dans beaucoup de sujets, incisif et charmant lorsqu’il le voulait (…) En quelques semaines, une alchimie secrète nous avait réunis, Frédéric et moi, une amitié née sous le signe du feu et des intentions belliqueuses ». L’amitié arrive sans prendre garde délicatement et violemment en quelque sorte à la fois. « Quelques minutes avaient suffi pour sceller le pacte de ce qui deviendrait une amitié hors norme, surtout pour moi ».

Une bande d’amis, une équipée « joyeuse et électrique » se réunissant au comptoir du Café « Saint Sernin » de Toulouse pour parler, « pérorer », refaire le monde, le monde à venir où il faudra nécessairement trouver sa place. Cela est sans doute encore trop conventionnel pour Frédéric et Sébastien. Ils cherchent ce romantisme politique, un engagement philosophique, des luttes à rejoindre, des injustices à combattre comme leurs prédécesseurs qui avaient été portés par la nécessité impérieuse de se révéler contre une société trop cadrée. Orphelins des engagements philosophico-politiques, des figures tutélaires des révolutions et du tiers-mondisme, des slogans qui ont fait lever le monde autour des Brigades internationales et de l’Espagne…, ces jeunes sont là. Ils sont prêts ! Pas tous. En tous cas, Frédéric est de ceux-là et le conflit en Yougoslavie va mettre dans son cœur ce désir de partir, de chercher, de trouver, de sauver un monde. Quel monde ? Il part à la recherche de « son » Espagne. Le groupe est saisi par la personnalité de Frédéric. Sébastien et son ami vont faire la connaissance d’une jeune femme de qui ils vont tomber amoureux… Une nouvelle aventure hors des sentiers battus au cœur de la vie étudiante, aux frontières du groupe du « Saint Sernin » vient donner une autre respiration au tandem amical. Le temps est comme suspendu…, mais quelque part Sébastien sait que le temps passe et qu’il est fugace. Frédéric « n’était pas un garçon comme les autres. Je n’avais pas eu d’amis comme lui avant, un type sûr de son fait, cultivé, et qui ne respecte aucun code. Il serait mon âme damnée (…) Il était de ceux qui ne savent pas dire au revoir ».

Il était temps pour l’ami de Sébastien d’aller faire son chemin, d’aller mettre ses idées et sa quête sur le terrain de l’expérience et de l’engagement. Il part un jour discrètement sans ne rien dire, ou du moins en disant à son ami qu’il ne le cherche pas. Et voilà, que le terminus ad quaem devient la dernière gare de celui qui avait partagé Bernanos et Ersnt Jünger avec ses amis… La Yougoslavie sera son linceul. Il laisse derrière lui des amis, un amour, une présence, des photos et quelques mots… « Les photos ne mentent pas, nous avons été si proches, une amitié intacte. Nous en étions arrivés à nous ressembler, à penser l’un à la place de l’autre, à la recherche d’un instant décisif, comme si nous espérions une rupture de l’écorce terrestre pour nous y cacher tels des enfants ». Il meurt loin de Sébastien. Lui qui partageait une amitié solide le laissant orphelin de ses sentiments. « Nous voulions être des légendes » …

Sébastien est en Turquie, à Ankara. Il boit des vodkas tièdes à la terrasse du Café Gazi Osman Pacha, et partage le souvenir de cet amitié forte et toujours vive avec un ancien acteur. L’habitude et la confiance se créent. Chacun se raconte. C’est l’heure du bilan. Depuis quelques jours le souvenir de Frédéric le hante au milieu « de cette vie – dit-il – que je refaçonne chaque jour. J’ai besoin d’avancer. Je ressasse cette fameuse pochette et son contenu ». Pourquoi est-il parti sans rien dire ? Que cherchait-il là-bas tout seul ? Est-il vraiment mort en Yougoslavie, à moins que… Frédéric et son perfecto élimé « qu’il ne quittait pas, un front large et ouvert, des yeux en amande, une grande mèche blonde qui lui donnait un air romantique. Sa silhouette fine et nonchalante procurait le sentiment étrange qu’il était là sans l’être vraiment, avec sa sacoche de cuir sanglée à l’épaule et des livres qui en dépassaient. Il était toujours pressé et pouvait quitter une conversation à tout moment (…). Il filait sans que personne s’en rende compte ».

Quelques fois des amitiés nous transportent plus loin. Elles nous font voyager à l’intérieur de nous-même comme si nous vivions un voyage initiatique à la recherche de ce que nous sommes ontologiquement. L’autre nous fait nous découvrir et nous permet de vivre une anamnèse, et nous ouvre également à des sentiments nouveaux – parfois confus. Ce que l’on sait c’est que l’on aime sincèrement, prodigieusement cet autre aussi fort que nous-même ; et sans doute parfois plus encore. « Tu recherches un amour perdu… Oui, peut-être, tu vois juste. Un amour pour un garçon, une amitié aussi ». Il laisse cette trace dans notre histoire. Frédéric aura-t-il été ce frère, cette légende comme tant de jeunes morts pour des idées. « Mourir pour des idées » nous disaient Georges Brassens et Lény Escudero. Mourir pour l’idée que l’on se fait de la vie, des autres, de l’Amour.

Sébastien de Courtois nous entraîne, nous emporte délicatement et puissamment dans ce premier récit. Il nous livre ici un texte fin empreint de mélancolie qu’il a su tisser dans cet Orient qu’il aime tant. Simple et vrai, il sait rencontrer les gens, qui l’aime, et avec qui il fait un bout de chemin.

Nous aurions envie au terme de la lecture de ce livre de retourner à la Fac, de rencontrer Frédéric et de l’aimer ; de nous laisser aimer de lui. Nous aurions envie également de consoler Sébastien du départ de son intrépide et fougueux ami mort dans l’ex-Yougoslavie. Ne serait-pas ceci qui manque à notre génération ? N’est-ce pas cette vacuité qui nous fait tant défaut ? Se risquer dans une parole, des sentiments, d’aimer « au-delà de la raison », et faire écho à Aragon et à Ferrat ?

Un très beau texte saisissant, émouvant et percutant que nous recommandons à toutes et ceux qui cherchent à entrer dans les sentiments au cœur d’une histoire que l’on appelle Amour et Amitié. Sébastien de Courtois, franchement… Bravo !!!

Sébastien de Courtois, « L’ami des beaux jours ». Ed. Stock. Paris 2022. 271 pages. 20 €
[1] Sébastien de Courtois, Un thé à Istanbul. Ed. Le Passeur. Paris 2014, p 260.
[2] idem. page 262

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